Pionniers du Tonkin, 1872-1894

mardi 21 octobre 2014

Le Tonkin, une affaire familiale

Les hommes et femmes qui ont découvert le Tonkin à la fin du XIXème siècle n'ont pas seulement construit une carrière coloniale. Ils ont aussi participé au renouvellement de la vie sociale et culturelle, dans les deux grands centres urbains d'Hanoi et d'Haïphong, mais aussi dans des zones plus reculées et isolées. 

Enfin, ils se sont installés ; ils ont aimé et se sont souvent mariés ; ils ont eu des enfants qu'ils ont élevés et éduqués ; d'autres qu'ils n'ont pas reconnus. Les familles ainsi constituées se sont souvent fixées sur cette terre d'Extrême-Orient, à des milliers de kilomètres de leur région d'origine. Les pionniers du Tonkin ont transmis leur projet colonial à leurs enfants, voire petits-enfants.

Descendants de ces Européens, colons et migrants, vous êtes nombreux à m'avoir contactée depuis la création de ce blog. Plus disponible aujourd'hui, je vais prendre le temps de répondre à chacun, en espérant que les mémoires dont vous êtes porteurs et les recherches que je reprends, puissent s'enrichir mutuellement. 

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mercredi 3 février 2010

Pionniers du Tonkin, 1872-1894 (Claire Villemagne)

tonkin_hano__commissariat

Bonjour et bienvenue sur ce blog,


Pionniers du Tonkin colonial

1872-1894


Claire_13_juillet_2009

Claire VILLEMAGNE
doctorante EHESS à Paris

contact

site ouvert le 6 mars 2006

catégories
1 - accueil et présentation
2 - Claire Villemagne : bio-bibliographie
3 - articles de revue
4 - communications en colloque
5 - Jean-Dupuis (1829-1912), explorateur

articles
- Commerçants et colons au Tonkin, les pionniers oubliés de la colonisation (2003)
- Les chambres de commerce au Tonkin, 1884-1894 : sociabilité culturelle ou mission économique ? (mars 2006)

L'historiographie de l'Indochine française témoigne jusqu'alors d'une préoccupation majeure, celle d'évaluer la confrontation entre colons et colonisés, d'apprécier la violence inhérente à l'imposition coloniale et de mesurer le degré de rupture avec la société vietnamienne, traditionnelle et confucéenne.

Mais on omet l'élément justificateur de toute entreprise coloniale : le colon, qui s'approprie la terre au moyen des concessions, et le négociant. Cette omission est d'autant plus regrettable dans le cas du Tonkin que la conquête de ce territoire a été initiée par un commerçant, Jean Dupuis.

Claire Villemagne

 

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Nord du Tonkin, frontière avec la Chine
photo Albert Kahn


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lundi 22 octobre 2007

"Terre des oublis", un roman de Duong Thu Huong (Claire Villemagne)

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Terre des oublis, un roman vietnamien

de Duong Thu Huong

Claire VILLEMAGNE

 

Terre_des_oublis_couvAvec Terre des oublis, Duong Thu Huong nous ouvre une fenêtre sur le Vietnam actuel. Lesthuhuong séquelles de la guerre sont toujours visibles et actives, dans la vie sociale et dans la sphère privée. Miên est l’heureuse épouse d’Hoan. Veuve de guerre, des régions montagneuses, elle a refait sa vie avec ce bel homme venu de l’Est, d'une ville côtière. Leur couple incarne la modernité vietnamienne : la réussite sociale grâce aux exploitations de poivriers et de caféiers dans les montagnes du centre, et au développement du commerce dans une ville du littoral. Tous deux sont beaux, leur peau est claire, Hoan ressemble à un acteur de cinéma, grand et fort.

Pour autant, leur itinéraire s’inscrit dans la tradition vietnamienne : si Hoan n’est pas allé aux combats, c’est pour cause médicale. Ils ont acquis leur niveau social suite à un travail acharné et à un sens aigu pour les affaires. Leur mode de vie est à la fois moderne et traditionnel : la maison dispose de tout le confort possible, de l’électroménager aux installations sanitaires. Mais le jardin, l’architecture, les meubles traduisent un ancrage fort dans la tradition.  Hoan néglige les savons et produits de toilette occidentaux, il utilise toujours des décoctions à base de feuilles de basilic, de citronnier et de pamplemoussier comme sa mère le faisait. Le respect des ancêtres et des morts est essentiel : le visage tutélaire de l’instituteur Huy ne le quitte pas, ce père disparu reste un appui majeur et un guide respectueux.

Le respect des morts et de la tradition, c’est ce qui guide Miên lorsque son premier mari, mort aux combats, surgit soudain bien vivant. Le poids social, le regard et les commentaires des villageois du Hameau de la Montagne et surtout son sens du devoir la poussent à quitter Hoan pour reprendre une vie commune avec Bôn. Elle n’abandonne pas seulement un second mari aimant, mais aussi un enfant de cinq ans désiré et choyé, un statut social des plus enviables et un bonheur sans faille.

Bôn est bien l’inverse d’Hoan : plus petit, sa peau sombre et ses yeux lui donnent un air de cham. Il a subi toutes les violences de la guerre : combats acharnés, bombardements sauvages, survie dans la jungle, crise de paludisme… Il a connu la peur, la souffrance, la faim et la soif. Il incarne le Vietnam de l’après Libération nationale : courageux mais sacrifié pour la cause commune, ballotté au gré des batailles. Lui aussi est ancré dans la tradition vietnamienne, hanté par les fantômes laissés derrière lui, respectueux de ses morts (parents, compagnons d’armes et sergent) et de sa responsabilité familiale envers sa sœur Ta, mère célibataire débauchée et sans fierté.

voa_duong_thu_huong_ny_27406_210Ce triangle amoureux est éclairé par l’auteur. Elle nous donne les clefs nécessaires : le passé de chacun qui pèse dans leurs choix, leur mode de vie, leurs goûts et leurs espoirs… Au-delà de Miên, Hoan et Bôn, le lecteur découvre le Vietnam. Sa cuisine savoureuse et parfumée s’impose comme un art de vivre. Sa sensualité, même la plus crue, est longuement décrite. Les liens familiaux et sociaux sont finement analysés. Terre des oublis offre un aller sans retour pour le Vietnam, un aller dont on ne se remet pas tant les destins décrits sont forts et ambivalents, servis par une écriture séduisante et un récit remarquable.

Claire Villemagne

liens

- une biographie de Duong Thu Huong

- une autre biographie de Duong Thu Huong

- le livre sur decitre.fr

- le livre sur Amazon.fr


Terre_des_oublis_couv


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mardi 30 janvier 2007

Claire Villemagne : bio-bibliographie

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Claire Villemagne

bio-bibliographie




Claire Villemagne
doctorante EHESS à Paris
contact : clairevillemagne@aol.com

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David Rouaul ©


Claire VILLEMAGNEclaire_ste_marguerite
doctorante à l'EHESS

domaine de recherche : Indochine coloniale, Tonkin, microstoria, prosopographie

- article : "Commerçants et colons au Tonkin, les pionniers oubliés de la colonisation", Outre-Mers, revue d'Histoire (anc. Revue française d'Histoire d'Outre-Mer), T. 90, n° 340-341, 2003, p. 297-317 (lire cet article)

- article : "Les chambres de commerce du Tonkin, 1884-1894 : sociabilité culturelle ou mission économique ?", communication au colloque L'esprit économique impérial (4 mars 2006) (à paraître) (lire cet article)

- présentation du PDR (programme de recherche) de prosopographie coloniale : "France et Outre-mers : parcours croisés, destins partagés ?", ou sur le site du Collectif de doctorants de l'Institut d'études africaines d'Aix-en-Provence : doc.iea.free.fr

- communications scientifiques :  intervention en 2005 dans le séminaire de Daniel Lefeuvre, professeur à l'université à Paris VIII, auprès des étudiants de Master sur le thème "Jean Dupuis, l'inventeur du Tonkin".

- comptes rendus de lecture :

    - Sarah Mohamed-Gaillard, Maria Romo-Navarrete (dir.), Les Français d'Outre-Mer, Paris, PUPS, 2005, 250 p. Publié dans : Outre-Mer, Revue d'histoire, 1er semestre 2005, p. 317.

    - Kham Vorapheth, Commerce et commercialisation en Indochine, 1860-1945, Paris, Les Indes Savantes, 2004, 697 p. Publié dans la Revue : Outre-mer, Revue d'histoire, 1er semestre 2005, p. 364.

    - Trinh Van Thao, Les compagnons de route de Hô Chi Minh, Histoire d'un engagement intellectuel au Viêt-nam, Karthala, Paris, 2004, 318 p. Publié dans la Revue : Outre-mer, Revue d'histoire, 2eme semestre 2006, p. 379.

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dimanche 14 janvier 2007

Jean Dupuis (1829-1912)

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Jean Dupuis, explorateur du Fleuve Rouge au Tonkin



Jean Dupuis (1829-1912)

explorateur au Tonkin




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monument Jean Dupuis à Saint-Just-la-Pendue (42)



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rue Jean Dupuis à Hanoï


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vieille porte, rue Jean Dupuis à Hanoï


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l'explorateur Jean Dupuis




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dimanche 12 mars 2006

Les chambres de commerce au Tonkin, 1884-1894 : sociabilité culturelle ou mission économique ?


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communication au colloque

"L'esprit économique impérial"


Les chambres de commerce du Tonkin,

1884-1894 :

Sociabilité culturelle ou mission économique ?

Claire VILLEMAGNE


Au Tonkin, le premier recensement de la population européenne date de 1911. Pour connaître le nombre de négociants, d’industriels, de planteurs, d’entrepreneurs avant cette date, il faut croiser différentes sources : annuaires, état civil, presse, demandes de concessions, jugements commerciaux, offices notariés... On obtient ainsi un chiffre très approximatif d’un millier d’individus pour l’ensemble de la période, répartis sur l’ensemble du protectorat, mais principalement dans les deux centres administratifs et économiques : Hanoï et Haïphong. Population aux effectifs minimes face aux fonctionnaires et militaires français, aux colonies chinoises et surtout face aux Vietnamiens. Dans ces conditions, comment se faire entendre au milieu de soldats, de marins, et de fonctionnaires dont les pouvoirs sont très importants ?

Dans ces premières années d'occupation où le Tonkin est une colonie en devenir, l'enjeu est de taille. Et les chambres de commerce apparaissent comme un tremplin individuel et un amplificateur de revendications collectives.

C’est par une décision du sous-secrétariat des Colonies en date du 1er août 1884 qu’est créée une chambre de commerce à Hanoï et à Haïphong.

Cette mesure est complétée par la création de trois autres organismes :

- un Comité agricole et industriel du Tonkin, institué le 20 mars 1885 ;

- un Conseil supérieur du protectorat, créé le 5 septembre 1888, dont les membres sont nommés pour une période de trois ans, en tant que :

Ø conseillers titulaires français : Kœnig, président de la Chambre de commerce ; Bourgouin-Meiffre, négociant.

Ø et conseillers suppléants : Jeanning, négociant ; Daurelle, négociant.

Tous les quatre étant d’éminents membres des chambres de commerce ;

- enfin, une chambre d’agriculture du Tonkin est instaurée. Ses dix membres sont élus par les planteurs. Leurs travaux concernent principalement les essais de culture. À ce titre, elle encourage les initiatives, les bonnes volontés et informe des cultures des pays voisins. Elle crée également un concours agricole, où sont distribuées des récompenses.

En fait, les chambres de commerce sont installées au Tonkin en juin 1886, treize ans après la première guerre de conquête et moins de trois ans après l’instauration du protectorat. Elles comportent chacune 12 membres nommés par le gouverneur général. Dans un premier temps, les résidents d’Hanoi et d’Haiphong président les chambres qui ont seulement un statut consultatif. Une rupture intervient en 1889, année de réformes introduisant l’élection consulaire en vue de résoudre une crise entre les chambres et l’administration. Les délibérations deviennent libres. Les chambres de commerce se distinguent alors des conseils municipaux sur deux plans :

- leurs membres sont élus,

- leurs délibérations ne sont plus soumises à l’approbation du résident supérieur.

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Hanoï, foire aux chevaux

Cette réforme du printemps 1889 dote les chambres de commerce d’enjeux propres qui dépassent les débats économiques.

Déjà, la constitution des listes électorales pose problème. Des négociants se plaignent d’avoir été oubliés, et de ne pas avoir reçu leur carte d’électeur. C’est l’arrêté du 16 février 1889 qui fixe les modalités de l’élection. L’article 6 du chapitre II stipule que sont électeurs :

«1° les commerçants européens âgés de 21 ans accomplis, payant, pour eux-mêmes ou pour la société qu’ils représentent, une patente. 2° Les Asiatiques âgés de 25 ans, payant une patente de 4ème classe et au-dessus. Toutefois cette catégorie d’électeurs ne prendra part qu’à l’élection des deux membres asiatiques prévus à l’article 4 ci-dessus.

Article 7 : ne peuvent être inscrits sur les listes électorales : 1° les individus privés de leurs droits civils et politiques. 2° ceux à qui le droit de vote et d’élection a été interdit par jugement rendu en matière correctionnelle. 3° les condamnés à l’emprisonnement pour crime. 4° les condamnés pour vol, escroquerie, abus de confiance, 5° Les notaires, greffiers et fonctionnaires quelconques destitués en vertu de jugements ou décisions judiciaires. 6° Les condamnés pour vagabondage ou mendicité. 7° Les militaires condamnés aux travaux publics. 8° Les interdits : les faillis non réhabilités.»[i]

Enfin l’article 8 fixe les conditions d’éligibilité. Celles-ci sont restreintes aux commerçants français inscrits sur la liste des électeurs et aux commerçants asiatiques patentés des deux premières catégories.

Mais en fait, l’application de cet arrêté diffère totalement. Son amplification lithographiée introduit une grande restriction par rapport à celui publié précédemment au Journal officiel. Ce second texte stipule que :

«sont électeurs 1° les commerçants européens âgés de 21 ans accomplis payant pour eux-mêmes ou pour la société qu’ils représentent une patente de 4ème classe ou au-dessus.»[ii]

De fait les restrictions sont les mêmes pour les négociants Européens et pour les Asiatiques. Pour le Courrier de Haiphong qui se fait l’écho de cet obstacle, il ne peut s’agir que d’ «un ajouté après coup, par erreur sans doute du copiste ou du lithographe. Et cela est si vrai qu’aux élections de l’année dernière tous les commerçants européens ont voté. Nous ne nous étendrons pas sur l’incroyable légèreté de ceux qui à la résidence supérieure, en février 1889, adressaient aux résidents maires d’Hanoi et d’Haiphong des ampliations d’arrêté non conformes au texte publié à l’Officiel ; il nous suffit de le faire constater, et de réclamer des cartes d’électeurs pour tous les patentés européens.»[iii]

Les premières élections ont lieu le 17 mars 1889. L’enjeu dépasse de loin les questions économiques et commerciales. Il s’agit surtout de la première manifestation du suffrage au Tonkin, et la presse locale compte sur une mobilisation importante afin d’illustrer la vitalité des deux villes et de la colonie. A Hanoi, plusieurs listes sont en concurrence, mais elles présentent à peu d’exceptions près, les mêmes noms. Aussi les deux journaux majeurs l’Avenir du Tonkin et le Courrier de Haiphong n’affichent aucune préférence, tout en insistant sur les nécessaires compétences et influences personnelles des membres qui les composent. Pour Haiphong, la question est plus complexe et révèle un affrontement sérieux entre deux clans bien opposés.

Destinées à donner leurs avis et à exposer leurs vues sur les questions d’intérêts généraux, les chambres doivent être élues en connaissance de cause. Aussi est-il utile d’étudier la composition des chambres de commerce afin de saisir les stratégies de pouvoir des négociants français.

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Hanoï, conducteur de brouette



1. Les chambres de commerce d’Hanoï et d’Haïphong,

lieux de sociabilité culturelle


Dans un contexte de lutte de pouvoir entre l’armée et l’administration civile, les chambres de commerce offrent un rare espace d’expression pour les colons expatriés. Faire partie du bureau d’une chambre est une ambition pour beaucoup. À ce titre les postes de président, vice-président, secrétaire ou trésorier sont très recherchés.

1. 1 La composition des chambres de commerce

La comparaison de la composition des chambres de commerce des deux centres économiques du Tonkin, de 1886, année de leur fondation, à 1894, fait apparaître des écarts notoires(voir annexes, tableaux n° 1 et 3). On remarque qu’à Haiphong, le nombre de membres est plus élevé : 34 contre 30, ce qui s’explique par une plus grande instabilité économique à Haïphong. Quant au nombre moyen d’années de participation par membre, il est nettement inférieur à celui d’Hanoi : 2,3 contre 3,8.

Pour Hanoï, 9 noms reviennent de façon plus marquée (plus de 5 présences pour 9 années) :

- Blanc (8),

- Bourgoin-Meiffre (6),

- Daurelle (5),

- Debeaux (7),

- Godard (8),

- Lacaze (5),

- Leyret (7),

- Schneider E. (6),

- Schneider F H (7).

Pour Haïphong, seulement 3 noms apparaissent (plus de 5 présence pour 9 années) :

- d’Abbadie (6),

- Bleton, (5)

- Vézin (5).

Cette donnée illustre encore la différence de stabilité entre les deux places (voir annexes, tableaux n° 2 et 4).

Qui sont ces membres qui siègent de façon quasi permanente ?

Né en 1860, Julien Blanc est pharmacien à Hanoi. Sa pharmacie, fondée en mai 1886 par Noël Reynaud est la plus ancienne d’Hanoi. En juin 1887, l’association entre les deux hommes prend fin et la pharmacie devient propriété exclusive de Blanc. Située d’abord sur les bords du Petit Lac dans une ancienne pagode, elle est transférée rue Paul Bert en 1890, suite aux expropriations entreprises par l’administration municipale (Beauchamp). Quatre ans plus tard, elle est augmentée de parcelles de terrain situées sur le boulevard Henri Rivière et constitue ensuite un ensemble de 15 mètres de façade sur la rue Paul Bert et de 90 mètres sur le boulevard Henri Rivière. L’officine est assez luxueuse et moderne. Les magasins et les laboratoires emploient trois Européens et une quinzaine de Vietnamiens. Ils sont approvisionnés de nombreux produits de pharmacie, de droguerie et de chimie utilisés dans le domaine des arts, de l’industrie et de la photographie.

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Hanoï, pagode du Petit Lac

 

Né en 1851, Numa Bourgoin-Meiffre est commerçant, industriel et planteur. Arrivé au Tonkin en 1884, il possède deux concessions, l’une dans le 3e territoire militaire entre Ha Giang et Tuyen Quang en 1898, l’autre dans la province de Sontay, où il est le seul à produire de l’essence de badiane (anis étoilé). À Hanoï, il possède également des ateliers de filatures (surtout pour les filés de coton) et une fabrique de céramique près du Grand Lac. Il constitue le fer de lance de la protestation contre l’application de tarifs douaniers protégeant l’industrie cotonnière métropolitaine.

Né en 1856, Ferdinand Daurelle est négociant à Hanoi. En 1889 il devient adjudicataire pour la viande abattue et sur pied et fournit toute l’administration militaire du Tonkin, ce qui lui assure des revenus réguliers et confortables. En 1892 à 38 ans, il devient président de la Chambre de Commerce d’Hanoi.

Il devient également concessionnaire dans les provinces de Nam Dinh et de Ninh Binh.

À Hanoï les deux frères Debeaux, Honoré et Raoul, dirigent une importante maison de commerce. Les bulletins de la chambre de commerce n’indiquent jamais  le prénom des membres. Mais on peut supposer qu’il s’agit d’Honoré (Raoul étant son mandataire). Né en 1858, il est également assez jeune lorsqu’il siège à la chambre

Né en 1839, Sébastien Godard était négociant à Hongkong  jusqu’en 1885, avant de s’installer à Hanoï. Il y fonde une importante maison de commerce, comportant des ateliers spéciaux pour la sellerie, la cordonnerie, la ferblanterie, le mobilier. Ses ateliers sont dirigés par des contremaîtres français, mais les ouvriers sont tous vietnamiens. Il acquiert par la suite une concession dans la province de Hung Hoa, où sont produits du riz, du café, des camélias (arbre à huile).

Né en 1845, Antoine Lacaze est présent en Cochinchine dès 1868. Il fonde le Grand magasin rue Paul Bert, à Hanoi en 1884. Il fournit toutes sortes de marchandises importées : vins de Bordeaux en barriques et en bouteilles, un grand assortiment de sellerie et d’harnachement de voiture à tous prix, des articles de cuisine, des conserves, des liqueurs, de la verrerie, cristaux, porcelaine, faïence, du linge de table, des articles de parfumerie, quincaillerie, lampisterie, des chaussures en tout genre, de la confection pour hommes, et encore de l’horlogerie, de la lunetterie et des articles de chasse.
Paul Leyret est le seul architecte installé au Tonkin. Il fonde également une entreprise de travaux publics. Surtout, il est le neveu d’Emile Bouchet, lequel est un des plus anciens avocats installés à Hanoi qui est très bien introduit dans les milieux politiques métropolitains (surtout marseillais), et dans la vie politique du protectorat.

Les frères Schneider sont deux autres personnages incontournables d’Hanoï :

Né en 1844, Ernest est libraire et papetier (aussi désigné comme Schneider aîné). Il vend également des articles de bureau et fait office de bibliothèque à partir de 1890, offrant plus de 1200 ouvrages en prêt.

Né en 1852, François-Henri est imprimeur. En 1883, il est chef d’atelier de l’imprimerie du protectorat. Au cours de l’année 1885, il développe une imprimerie indépendante et fait venir de France un matériel spécial pour l'impression de cartes de visite et de travaux pour les particuliers. Fervent étudiant de la langue annamite, il entretient de très bonnes relations avec les autorités vietnamiennes locales.

Les membres de la chambre de commerce d’Haiphong siégeant plus de 5 ans sont peu nombreux, mais ils sont tout aussi emblématiques d’une réussite coloniale.

Ainsi, Jules d’Abbadie est directeur des Messageries fluviales du Tonkin, en association avec Marty. D’abord marchands d’outils au Tonkin, ils dirigent des ateliers navals d’où sortent de nombreux vapeurs naviguant sur les fleuves du Tonkin. Ils produisent également toutes sortes de matériaux en fer pour la construction (charpentes, poutres…). Le rôle de cette entreprise est cruciale : dès le début de la conquête, il paraît indispensable de profiter des nombreux cours d’eau, pour pénétrer plus avant dans ce pays. L’absence totale de routes, les nombreux marécages et rizières constituent une entrave perpétuelle à la communication rapide entre les différentes villes. Et c’est à Marty et d’Abbadie que revient l’honneur d’avoir organisé les premiers une importante flottille de rivières, constituée de différents modèles de chaloupes, les Messageries fluviales du Tonkin.

Né en 1842, Alcide Bleton est un commerçant installé à Haiphong depuis 1885. Il est souvent nommé par le tribunal de 1ère instance pour les affaires de succession, de faillite ou d’expertise.

Quant à Charles Vézin, c’est un des principaux entrepreneurs de travaux publics, du Tonkin. Sa société produit des ciments artificiels (Portland), des chaux hydrauliques et des mosaïques de carrelage. Il est chargé par le protectorat de la construction de chemins de fer, ce qui lui assure d’importants revenus.

Diapositive1

 

1.2 Quel bilan tirer de ces éléments biographiques ?

Il s’agit de négociants aisés, ayant une activité prospère et stable, ce qui est assez rare à cette période. Ces figures d’entrepreneurs sont pour la plupart consensuelles. Ainsi Jules Blanc est le seul pharmacien d’Hanoi, Bourgoin-Meiffre est le premier industriel à s’intéresser aux filatures. Les Schneider dans le domaine du livre et de l’imprimerie sont sans concurrence à Hanoi, d’Abbadie dirige la seule entreprise de construction navale. Les activités commerciales sont plus controversées, la concurrence y est forte. Les membres des chambres concernés sont alors plus âgés ou ont un parcours marqué par l’expérience en Extrême-Orient : Godard arrive d’Hongkong, Lacaze de Saigon.

Expérimentés, fortunés, reconnus et souvent exerçant une activité non concurrentielle, voilà le profil type des membres nommés ou élus des chambres de commerce au Tonkin.

Il faut noter également une permanence sur toute la période : le mode électif introduit en 1889 ne bouleverse pas la composition des chambres. Le gouvernement général et les électeurs consulaires accordent une confiance similaire à cette petite élite commerciale. Si des noms disparaissent, il s’agit surtout de décès (Koenig, Guillaume, Bancal) ou de départ de la colonie (Ceccaldi, Louis Pila).

D’autres sont au cœur de si vives polémiques, extérieures à leurs activités consulaires, qu’ils doivent abandonner tout mandat. C’est le cas de Charles Wehrung, membre de la chambre de commerce de Hanoi en 1886, 1887 et 1889, qui abandonne toute participation lorsqu’il est mis en cause dans l’affaire des chemin de fer de Langson dans laquelle il a des intérêts personnels[iv].

De même Oberg s’enfuit en Chine après une condamnation pour faillite frauduleuse en juillet 1890. Il est ensuite accusé de contrebande de guerre et condamné à mort par contumace par la cour criminelle du Tonkin. On peut citer aussi le cas de Dausque représentant de la Compagnie industrielle d'étude et d'entreprises générales françaises pour le Tonkin, l'Annam et la Chine, dont le siège est à Paris. Sa société est chargée de la construction des quais d’Hanoï. Ce sont les entrepreneurs Vézin et Huardel qui effectuent ces travaux de construction dans le cadre d’une sous-traitance. Or en février 1887, on découvre que cette société parisienne est dans l’impossibilité de payer les deux industriels installés au Tonkin, soit une somme d’environ 450 000 francs[v]. Dans ces conditions, il n’est pas très étonnant que Dausque disparaisse de la chambre de commerce d’Hanoï dès l’année suivante.

ulyssepilaEnfin, certains ne sont que des prête-noms pour les intérêts qu’ils représentent. Ainsi Ernest Bancal est le représentent d’Ulysse Pila [photo ci-contre] et Compagnie, la grande entreprise lyonnaise étudiée par Jean François Klein. Avant son décès en juillet 1890, il était directeur des Docks d’Haïphong et des magasins centraux pour la même société. Une telle position le rendait bien sûr incontournable pour la gestion des questions économiques et commerciales locales. 

De même François Jame est contraint de démissionner de la chambre de commerce d’Haiphong en 1891. Ancien agent de la maison Denis frères, il avait été élu en tant que représentant de cette grande maison de commerce. Lorsqu’il perd cette fonction, des négociants s’étonnent qu’il continue de siéger à la chambre :

«On nous demande si Jame (François) a donné sa démission de membre de la chambre de commerce. Nous ne le pensons pas. Mais il ne peut manquer de le faire, sachant bien que s’il a été élu membre de la chambre de commerce, ce n’est pas à lui personnellement que cet honneur a été fait par les électeurs consulaires, mais à l’agent de la maison Denis frères. Il aurait dû donner sa démission, dès le jour où la procuration de la maison Denis frères lui a été retirée.»

«Chronique locale : François Jame a donné lundi matin sa démission de membre de la chambre de commerce et du conseil municipal. Mieux vaut tard que jamais !»[vi]



2. Les chambres de commerce d’Hanoi et d’Haiphong,

lieux de contre-pouvoir

Outre l’ambition personnelle bien comprise, quels sont les objectifs généraux des chambres ?

Les différents bulletins édités sur la période insiste sur l’idée de «faire œuvre utile»[vii] .

«Pour cela, il faut que la bonne volonté de tous soit complète, que chacun s’impose l’assiduité aux séances et que vos commissions futures étudient les questions dans leurs détails et documentent leurs mémoires ou leurs rapports de façon à ne jamais  présenter à l’administration supérieure que des résolutions fortement motivées.»

Cette préoccupation affichée par Daurelle, président  de la chambre de commerce d’Hanoi à l’automne 1891, répond aux critiques souvent formulées à l’encontre des chambres et brocardées par la presse locale : les membres des chambres ne siègent pas, les électeurs consulaires ne votent pas, les décisions prises ne sont pas écoutées par l’administration. Les chambres de commerce sont décrites sur toute la période comme inutiles et inefficaces.

Si les séances sont difficiles à mener, c’est que trop peu de membres consulaires se déplacent. Les rencontres doivent souvent être reportées. La presse locale à l’affût de ces dérapages les raille sans compter :

«Depuis un mois, la Chambre de commerce de Hanoï a été convoquée deux fois mais les séances n’ont pu avoir lieu, aucun des membres ne s’étant présenté. Cela provient nous dit-on de l’heure peu favorable des réunions et d’erreurs dans l’envoi des lettres de convocation.»[viii]

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Hanoï, quai du Commerce sur le Fleuve Rouge

Cette question est d’autant plus sensible que certains s’en saisissent pour dénoncer toute démarche électorale. À ce titre la vie des chambres de commerce est épiée et instaurée en symbole de toute libéralisation politique :

«Ils ne se réunissent pas souvent les membres élus de notre Chambre de Commerce. Pourtant il ne manque pas de questions dont l’étude doit les intéresser. (…) Allons, messieurs du corps élu, un peu de courage et, en dépit de la chaleur qui, du reste, n’est pas forte cette année, continuez à vous occuper des intérêts commerciaux qui vous sont confiés.

N’oubliez pas que votre calme, votre sagesse ont déjà prouvé à ceux que le seul mot d’élection fait trembler, combien leurs craintes étaient peu fondées ; il faut encore montrer qu’une assemblée élue a quelque zèle pour la mission qui lui est confiée. Ceci fait il n’y aura pas de raison pour qu’on nous refuse un conseil municipal élu – création qui nous paraît de plus en plus indispensable et s’impose d’urgence.»[ix]

Les insuffisances pratiques et techniques des chambres sont nombreuses : pas de locaux adaptés, un mobilier très restreint, pas de bibliothèques, pas de musées permettant de présenter des collections d’échantillons de produits locaux, et surtout un budget[x] de fonctionnement plus que réduit, ce qui justifie l’ensemble des problèmes précédents.

Toutes ces faiblesses illustrent bien le peu de crédit accordé aux chambres de commerce. Néanmoins, malgré toutes ces insuffisances techniques, les chambres de commerce s’attaquent à d’importantes questions économiques et relaient les  préoccupations et les aspirations majeures des négociants et entrepreneurs. Celles-ci concernent :

- la péréquation des patentes,

- le fret,

- le transit,

- les assurances,

- et surtout, les droits de douane à l’importation et l’exportation. 

Elles répondent aussi aux commerçants établis en métropole. Tous les courriers relatifs aux aspects commerciaux (renseignements concernant les produits, les associations possibles, la recherche d’emplois…) leur sont transmis et ce sont les présidents des chambres qui sont chargés de cette correspondance. À ce titre, ils jouent un rôle indispensable de médiateurs.

De même au cours de leurs voyages personnels, ils témoignent de leur utilité. C’est ainsi que ledit Daurelle contacte les chambres de commerce de Paris et de Marseille lors d’un séjour en France en 1892, lesquelles font écho à ses doléances et lui promettent l’envoi de livres[xi]. Il a également effectué, en vain, deux visites au sous-secrétariat des Colonies où il n’a pu être reçu par Jamais. Par contre, le ministre du Commerce, Jules Roche l’a accueilli chaleureusement et lui a promis le don gracieux de livres fondamentaux pour la constitution d’une bibliothèque commerciale. 

En dehors de cette vie quotidienne des chambres de commerce, il existe quelques questions particulières qui donnent lieu à des conflits avec d’autres acteurs de la vie économique du Tonkin. Ces antagonismes permettent aux chambres de commerce de s’élever en contre-pouvoir.

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Hanoï, typhon du 7 juin 1903

 

2.1 Les conflits avec l’administration locale

Les désaccords entre les chambres de commerce et l’administration du protectorat s’illustrent surtout par la démission unanime de leurs membres. C’est la société Ulysse Pila et Compagnie qui éveille surtout les animosités : elle parvient à souder l’ensemble des négociants et entrepreneurs au Tonkin, en réaction à la création des Magasins généraux. Durant l’été 1888, l’annonce de leur ouverture prochaine cause une très vive émotion dans le commerce de la colonie qui dénonce la mise en place d’un dangereux monopole. Cette menace est si vivement ressentie que l’ensemble des commerçants d’Hanoï envoie au Président du Conseil et aux Ministres de la Marine et des Affaires étrangères la dépêche suivante :

«Ouverture Magasins généraux Haïphong annoncée pour premier septembre : commerce Hanoiïproteste contre ce monopole illégal, ruineux pour Tonkin.

Denis frères, Lacaze, Vaillant, Fontaine et Quintart, Société Franco-Tonkinoise, Hommel, Aibicher, Bourgouin-Meiffre, Jeanning, Philippe et Cie, Daurelle, E Delmas, Wibaux, Debrand, Godard et Cie, Charpantier, Voisin, H Delmas, Blanc, Gayet-Laroche, Debeaux et Cie, Katischer, E Kœnig, Société fermière de l’opium, FH Schneider, Service subventionné des Correspondances fluviales, Felonneau, Guillaume frères, Gillet, Leyret[xii]

À son tour la chambre de commerce d’Hanoï se réunit en urgence et décide à l’unanimité d’appuyer cette pétition. Elle adresse également une dépêche au gouvernement :

« Chambre de commerce Hanoi renouvelle énergiquement protestations contre monopole Magasins généraux Haiphong illégal, désastreux pour pays, mettant obstacle insurmontable au développement commercial. »[xiii]

Quelques mois plus tard, aucune solution n’a été trouvée. Lorsque le Journal officiel annonce le 11 février 1889 l’ouverture des Magasins généraux, la chambre de commerce d’Hanoi se réunie le soir même et adopte à l’unanimité la protestation suivante :

«La Chambre de commerce de Hanoï :

1° considérant que le gouvernement de la métropole n’a pas cru devoir prendre en considération les protestation énergiques et légitimes que la Chambre de commerce de Hanoi lui a adressées ;

2° considérant que l’ouverture des magasins généraux ordonnée par le gouvernement de la métropole est une ruine complète pour le commerce et l’industrie au Tonkin ;

la Chambre de commerce proteste énergiquement contre cette mesure inique.

À la suite de cette protestation la Chambre de commerce a envoyé sa démission dans les termes suivants :

En présence du peu de considération que le gouvernement de la métropole professe à l’égard des protestations de la Chambre de commerce de Hanoi, contre le monopole des Magasins généraux ;

Les soussignés croient et estiment qu’il est de leur devoir et de leur dignité de se démettre des charges, dont avait bien voulu les investir l’administration du protectorat, en les appelant à siéger comme Membres de cette Chambre de commerce.

En conséquence ils ont l’honneur de remettre leur démission à leur président.»[xiv]

Il faut noter que tous les membres de la Chambre de Commerce assistaient à cette séance. Le lendemain, la chambre d’Haïphong adoptait la même attitude.

«Considérant que dans ces conditions désastreuses pour tous, la Chambre de commerce a le pénible devoir de résumer les phases diverses de cette dure campagne de trois années et de déterminer devant l’opinion publique qui jugera les responsabilités de chacun ;

la Chambre de commerce regrette que ses vœux et protestations s’appuyant à la fois sur la loi et sur le sentiment unanime de la colonie n’aient pas été pris en considération dans une affaire où se trouvent engagés les plus graves intérêts du pays.

Et proteste de nouveau avec la dernière énergie, contre l’ouverture et l’exploitation des Magasins généraux, qui constituent un fléau pour la colonie et pour le monopole, entaché de nullité, supprime d’un trait toute liberté commerciale.

« les soussignés membres de la Chambre de commerce de Haiphong, vu la protestation votée dans la séance de ce jour par la Chambre de commerce, considérant que tous les vœux qu’elle a émis dans l’importante question des Magasins généraux sont restés sans effet, qu’une Chambre de commerce n’a aucune raison d’être alors que le gouvernement ne tient aucun compte des avis qu’elle donne dans les questions où elle est consultée, qu’il est inutile par conséquent de maintenir une institution dont les attributions sont purement illusoires, prient le Résident de bien vouloir accepter leur démission de membres des Chambre de commerce.»[xv]

D’où les modifications de statuts.

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Hanoï, quais du Fleuve Rouge

Installée en avril 1889 suite aux premières élections libres qu’ait connu le Tonkin, la chambre de commerce d’Hanoï connaît de nouvelles turbulence. Cette fois, tout part d’une boutade lancée par la chambre d’Hanoi lors d’une séance le 16 août 1890. Trois de ces membres Lacaze, E. Schneider et Charpantier ont demandé une réunion de l’assemblée afin de «protester contre la concurrence déloyale faite au commerce de l’Indochine par la succursale de Commission non patentée que le sous secrétaire d’Etat des Colonies vient de fonder à Hanoï, square Paul Bert, aux bureaux du Trésor du Protectorat, où les prix courants sont à la disposition du public pour recevoir les commandes.»[xvi]

Il s’agit en fait de l’attribution de distinction dans l’ordre du dragon d’Annam. Les négociants protestent du fait qu’il faille payer la somme de 148 francs pour donner suite à cette nomination, alors qu’ils estiment que ces décorations leur sont dues en tant que récompense de leurs efforts dans l’établissement du protectorat français. Ils sont très choqués que l’administration en profite pour prélever une nouvelle taxe les concernant. Ce qui amoindrit forcément la reconnaissance de leur mérite personnel.

Lacaze mène le combat. Il estime que le rôle de la chambre est de protester «hautement contre ce commerce clandestin qui ne peut qu’amoindrir l’Etat qui s’y prête : qu’il n’y a aucune raison pour que l’administration des colonies, qui aujourd’hui tient boutique ouverte de décorations étrangères, n’ouvre pas aux colonies, conquises après tant de sacrifices, un immense bazar où le fonctionnaire et le soldat, seuls habitants alors de ces contrées ouvertes à l’expansion commerciale de la France, trouveront au plus juste prix, denrées de consommation de luxe et de plaisir.»[xvii] Il demande qu’une protestation soit rédigée séance tenante. Aussi la chambre rédige-t-elle une pétition qu’elle adresse au président du Conseil. Elle lui rappelle les divers incidents qui avaient conduit à l’instauration du système électoral en février 1889.

«Cet arrêté était pris au lendemain de la démission collective des anciennes Chambres en présence du peu de considération que le Gouvernement de la Métropole professe à l’égard de leurs protestations, de leurs vœux.

Qu’y a-t-il de changé à cette situation ? Dans chacune des deux villes, une urne et des électeurs de plus. Quelles considérations le Gouvernement de la Métropole a-t-il pour les protestations, les avis et les vœux de corps élus ? Il en avait peu, dit le considérant du 16 février 1889, aujourd’hui il n’y en a plus.»[xviii]

Ce texte, présent dans le procès verbal de délibération de la chambre déclenche les foudres du résident supérieur p. i. Bonnal, déjà vivement critiqué dans le petit monde colonial tonkinois. Considérant que dans cette partie de sa délibération, la chambre de commerce d’Hanoi se livre à une critique très acerbe d’un acte de l’autorité supérieure, qui ne relève aucunement de son contrôle et de sa compétence, Bonnal prend un arrêté le 2 septembre 1890, annulant purement et simplement la délibération de cette assemblée.

La réaction de la presse locale est unanime. Le Courrier de Haiphong écrit :

«Elle était pourtant bien modérée la délibération qui a attiré à la Chambre de Commerce d’Hanoi la colère du résident supérieur p. i., qui vient de perdre une belle occasion de se tenir coi. (…) Bonnal retarde de 4 ans, il se croit encore au temps où résident d’Haiphong, présidant la chambre de commerce consultative, il se coiffait de sa casquette galonnée pour lever la séance, quand un membre de la chambre osait ne pas partager son avis.»[xix]

Cette seconde démission entraîne automatiquement de nouvelles élections. De fait la modification des statuts des chambres de commerce au Tonkin donnent un poids supplémentaire à cet acte d’insoumission qu’est la démission de leurs membres. En donnant la parole aux électeurs, ces derniers les placent en position d’arbitres. L’automne 1890 est une saison élective au Tonkin : à Haïphong, il s’agit d’élections complémentaires. À Hanoï, il s’agit de renouveler l’ensemble du bureau. La réponse élective est très distincte dans les deux villes.


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Haïphong, la Chambre de Commerce dans les années 1930

À Haiphong, le 14 septembre, seuls 11 électeurs sur 55 se déplacent. Faute de votants, un second tour est nécessaire. Le Courrier de Haiphong appelle à la mobilisation[xx] : le journal craint que cette abstention répétée éloigne davantage les réformes attendues pour les conseils municipaux. De Cuers de Cogolin n’hésite pas dans son éditorial à mêler les différents enjeux, en présageant que les opposant à la libéralisation politique pourrait s’emparer de ce prétexte : 

«Mauvaise raison sans doute, mais qui sera exploitée par les ennemis de toute liberté, par ceux qui se raccrochent désespérément à leur fauteuil municipal sachant bien que le bulletin de vote des électeurs feraient bonne et prompte justice de leurs médiocrités. Au second tour, il faut que les électeurs votent en masse, qu’il n’y ait pas d’abstention, que leur empressement nous autorise à demander au gouvernement les franchises municipales auxquelles nous donne droit notre qualité de Français. Nous les réclamerons d’autant plus instamment que l’emprunt municipal de 200 000 # que la part attribuée à Haiphong sur l’emprunt du Tonkin vont donner à la municipalité la libre disposition de crédits très importants (…)

Que tous les électeurs votent aujourd’hui pour la Chambre de Commerce, afin d’avoir le droit de demander demain l’élection du conseil municipal.»

Cet appel n’y fait rien, le 21 septembre il n’y a plus que 5 votants ! De Cuers de Cogolin ne veut y voir qu’une conséquence du mépris de l’administration face aux chambres :

«Voter pour la Chambre de Commerce, à quoi bon ? Mais les Chambres de Commerce ne sont pas écoutées, leurs vœux ne sont pas pris en considération, et il suffit de la colère d’un tyranneau intérimaire, sans autorité réelle, pour infliger à l’une d’elles l’injure d’un blâme officiel. A quoi bon voter alors ? (…) Tel a été le langage des électeurs. Et ils se sont abstenus.»[xxi]

En novembre, ce sont les électeurs consulaires d’Hanoi qui se prononcent. Cette fois, ils se déplacent en majorité : pour 69 inscrits, on compte 37 votants et 37 suffrages exprimés (soit plus de 53,5%). Surtout les négociants soutiennent leurs élus dans leur affrontement avec le résident supérieur p. i. Bonnal : tous les membres démissionnaires sont réélus. Pour autant l’esprit de fronde face à l’administration locale ne faiblit pas :

 «Quelle doit être aujourd’hui l’attitude de la nouvelle chambre ? Elle est toute tracée. Dès la première séance, aussitôt le bureau reconstitué demander au gouverneur général d’abroger l’article du 2 septembre pour lequel à l’aide de nous ne savons quel rapport hétéroclite, le résident supérieur a arraché un semblant d’approbation par télégramme. Si le gouverneur général mieux éclairé ne revenait pas sur sa 1ère décision, la Chambre n’aurait plus qu’à protester encore énergiquement contre ce texte, et cette fois en termes tels que sa délibération fût forcément acceptée. Ensuite elle attendrait sous l’orme des jours moins crachineux. A aucun prix elle ne peut s’incliner devant l’abus de pouvoir.»[xxii]

D’ailleurs fin décembre 1890, l’administration fait également de la résistance : le Journal officiel reste muet sur le résultat de cette élection. Les négociants redoutent qu’il s’agisse d’une mesure dilatoire pour retarder la réunion de la chambre de commerce d’Hanoi dans un contexte difficile où plusieurs questions importantes restent à discuter. Il faut attendre jusqu’au 12 février 1891 pour que cette assemblée se réunisse enfin, soit cinq mois plein d’interruption[xxiii].

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Haïphong, tribune des courses

 

2.2 Les conflits avec le gouvernement métropolitain

On a vu que le second incident majeur opposant une chambre de commerce à l’administration locale repose en fait sur conflit avec le gouvernement métropolitain : la perception d’une taxe à l’occasion de la remise de décorations aux négociants et entrepreneurs du Tonkin.

Deux questions majeures marquent des points de rupture avec le gouvernement :

- celle des adjudications,

- celle des droits douaniers.

Dès 1888, le problème des adjudications empoisonnent les relations entre le commerce colonial et la métropole. En juillet 1888, il ne s’agit que d’une vague rumeur qui est déjà érigée en lourde menace :

«Que deviendrait notre expansion coloniale si les efforts faits par les colons restaient vains ou à la merci d’une simple mesure administrative ? Si au lieu d’être encouragés par la métropole le commerce et l’industrie des colonies étaient considérés comme un ennemi qu’il faut combattre.

Priver le commerce du Tonkin de concourir aux adjudications c’est le ruiner à coup sûr et nous avons tout lieu d’espérer dans le patriotisme éclairé du ministre de la marine pour faire rapporter une mesure dont il reconnaîtra lui-même le danger.»[xxiv]

Jusque là seuls les négociants et entrepreneurs installés au Tonkin participaient aux adjudications. Comme c’est l’administration du protectorat qui finance ces concessions de services ou les travaux entrepris, c’est un gage de recettes élevées et surtout de revenus assurés sur une période assez longue : tout ce qui manque dans la colonie où les affaires sont timides et où tout s’achète à crédit. Obtenir une adjudication, c’est donc prendre une assurance sur l’avenir.

Plusieurs domaines sont concernés : fourniture au service des vivres et des subsistances de l’armée en décembre 1884, fourniture à la société civile de secours aux blessés en juin 1885, fermage de l’opium en juillet 1886, services de correspondances fluviales en août 1886, fermage des jeux en septembre 1886, fermage de la badiane en juin 1887, construction de bâtiments publics à Haïphong en juillet 1887, construction du poste télégraphique en août 1887, fourniture du charbon au service des douanes en août 1887, halles et marchés de la ville de Hanoï en mars 1888, abattoirs en avril 1888, bacs de la province d’Hanoï en mai 1888, vidanges et bouages à Hanoï en juillet 1888.

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Hanoï, rue des bambous

Tout semble donc remis en cause, en mai 1889, lorsque l’administration propose de publier concurremment les avis d’adjudication à Paris et à Saigon : les Tonkinois y voient une concurrence toute déloyale, et également des risques de malfaçons et de défauts dans les mises en œuvre.

Comment répondre correctement à une soumission à Hanoï ou à Haïphong lorsqu’on ne connaît rien de ces places ? La menace est réelle : elle supprimerait la seule source de revenus importants et sûrs.

Aussi les chambres de commerce se mobilisent-elles. En 1889, le gouverneur général transmet à son sous-secrétaire d’Etat deux protestations dans ce sens, qu’il appuie fortement :

«La situation commerciale des Pays du Protectorat ne s’étant guère améliorée depuis cette époque il me semblerait en effet opportun de donner dans la mesure du possible cet encouragement et cet aliment au commerce local.»[xxv]

Ce conflit s’installe durablement. Ainsi en juillet 1892, la chambre de commerce d’Haïphong rédige une nouvelle pétition à ce même propos. Il s’agit alors d’une rumeur affirmant que l’administration centrale substituerait des contrats avec livraison en France, aux marchés exécutoires dans les colonies. A nouveau, la résidence supérieure soutient cette démarche et transmet elle-même le texte au gouvernement métropolitain.

«Je ne saurais trop insister sur tous les inconvénients que présenterait le retour à ce mode d’adjudication, aussi bien au point de vue des intérêts financiers du Protectorat qu’à celui de son développement commercial. L’adjudication en France, laisse à la charge du Protectorat tous les risques du transport et les avaries qui peuvent en résulter. La livraison sur place permet de laisser ces charges au titulaire du marché. D’autre part, exiger la livraison des fournitures en France, c’est donner un véritable monopole au commerce métropolitain au préjudice du commerce local.

En procédant ainsi on arriverait à faire disparaître les plus sérieuses maisons françaises du Tonkin, celles que nous avons le plus grand intérêt au contraire à soutenir et à faire vivre.

C’est un devoir pour l’administration du Protectorat de défendre ceux qui sont venus fonder des établissements ici et de ne pas laisser la métropole profiter seule, à l’exclusion de tous du débouché commercial que nos efforts tendent à chercher.»[xxvi]

Les intérêts du commerce et du protectorat se rejoignent ici. Et il est bon de noter que des alliances peuvent se nouer dans ce cadre avec l’administration locale.

Cette coalition coloniale se perpétue à l’occasion d’un autre problème, celui des droits douaniers. Il s’agit de répondre au gouvernement central qui désire protéger l’économie métropolitaine. Deux blocs s’affrontent et ici, le gouvernement n’est pris à partie que dans son rôle d’intermédiaire.


2.3  Les conflits avec les intérêts commerciaux et industriels métropolitains

L’exemple le plus frappant est celui de la chambre de commerce de Rouen :

Dès 1885, une pétition d’industriels du textile de la région rouennaise attire l’attention du gouvernement sur la concurrence étrangère (anglaise, allemande, suisse et même italienne) jugée déloyale. Cette industrie autrefois prospère doit faire face à de nombreuses fermetures d’usines. Depuis 1878 ce sont cinq maisons de la région, fournissant plus de 255 000 pièces qui ont fermé. Pour autant, la production n’a pas augmenté dans les établissements restés ouverts.

«Les fabricants français n’ont pas immédiatement ressenti l’effet désastreux des traités de commerce : les fabricants étrangers ne connaissaient pas encore les goûts de la population française. Depuis ils se sont instruits, ils se sont renseignés auprès des dessinateurs français qui les ont renseignés. Aujourd’hui nos maisons sont concurrencées par leurs voyageurs qui réussissent d’autant mieux qu’ils peuvent offrir aux négociants des articles moins connus, et leur donnant par conséquent plus de bénéfice.»[xxvii]

Au Tonkin, c’est l’exposition de Hanoï en 1887 qui donne une première visibilité aux activités rouennaises. L’industriel Weil-Wormser y reçoit un diplôme d’honneur pour sa participation[xxviii]. Cette distinction est le signe de l’intérêt croissant de la chambre de commerce de Rouen pour l’Indochine. Quelques mois plus tard, en janvier 1888, Frédéric Gerbié y assure une mission pour le compte du Comité industriel et commercial de Normandie. Il tient régulièrement informé le président  de cette structure, Thouroude, de ses observations. Son voyage le conduit d’abord à Saigon, puis Hanoï, Haïphong, Hongkong (le marché principal où s’approvisionne le Tonkin en cotons filés) et enfin à Pnom Pehn. Il note tout d’abord que la colonie toute entière traverse une grave crise économique.

«L’application du tarif général des douanes à l’Indochine est ici le sujet de toutes conversations dans le monde commercial, et je n’entends que des protestations s’élever contre les promoteurs de cette mesure. Dans sa réponse à M Etienne, qui lui demandait son avis sur cette application du tarif général, la Chambre de Commerce de Saigon s’est faite l’écho des protestations.»[xxix]

L’argument principal à ce propos est que depuis l’application du tarif général instauré par la loi du 26 février 1886, il n’est pas entré un centime de marchandises françaises en plus du mouvement habituel. De nombreuses plaintes et réclamations à cet égard ont été adressées aux pouvoirs publics tant par la voix des Chambres de Commerce de Saigon, Haïphong et Hanoï que par celle de la Presse et par des pétitions individuelles.

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Haïphong, rue chinoise

De plus, les principaux négociants chinois et européens de la place ont, en prévision de l’application du tarif général, fait une véritable spéculation. Ils ont importé un tel stock de marchandises que la douane n’a eu à enregistrer que de très faibles importations pendant les premiers mois de l’application du tarif. Les maisons françaises, en demi-gros et détail, n’ayant pas eu les mêmes capitaux disponibles, n’ont pu se livrer à la même spéculation et ont, pour la plupart, déposé leur bilan.

«Il est certain que pour eux, l’application du tarif général a été nuisible. Mais ce n’est que momentanément, car il suffit que le stock importé en prévision de l’application du tarif général se soit écoulé pour que l’équilibre se rétablisse aussitôt et que les conditions deviennent égales pour tous.»

Aussi Frédéric Gerbié rencontre-t-il les membres des chambres de commerce afin de les convaincre de la nécessité du tarif général. Les discussions tournent court, car ses conclusions sont assez radicales :

«(…) il est inadmissible que, dans une colonie d’exploitation et non de peuplement, comme l’est la Cochinchine, où les Européens composent une si infime minorité, comme il est inadmissible, dis-je qu’on se soumette aux tendances presque séparatiste d’un petit groupe d’Européens turbulents, intéressés ou ambitieux, et sans aucune attache ou sans aucun esprit d’établissement définitif dans le pays, vous pouvez considérer que leurs vœux et leurs protestations resteront sans écho.»[xxx]

À Hanoï, Gerbié rencontre assez longuement le gouverneur général Constans. Ce dernier lui fait part des nombreuses protestations qu’il reçoit contre l’application du tarif général. Il l’invite à investir directement au Tonkin en lui proposant une concession de terrain pour la culture des cotons et son traitement en usine[xxxi].

«Je n’ai pas accepté, la considérant comme inutile. Ainsi que je l’ai fait remarquer à monsieur Constans, il faudrait que nos capitalistes aient une foi bien robuste dans la sécurité et l’avenir du Tonkin pour y envoyer leurs capitaux sans autre garantie qu’une concession de terrain à 1 franc par hectare.»[xxxii]

Par ailleurs Gerbié note que le Tonkin est un pays pauvre «très pauvre même», ce qui impose de proposer des articles aux coûts les plus bas. «Quand on dépasse 31 ou 32 centimes en largeur de 85 centimètres, l’article devient tout de suite trop cher».

Au cours de son enquête, Gerbié est souvent pris à partie par des négociants qui critiquent vivement l’application du tarif général. Il répond à ces remarques par un lettre ouverte à son rédacteur, de Cuers de Cogolin, publiée dans le Courrier de Haiphong le 4 mars 1888. Il y reproche aux négociants locaux d’être exclusivement préoccupés de leurs intérêts propres et de ceux de l’Indochine. A ceux-ci, Gerbié opposent les intérêts de France et rappelle les circonstances qui ont amené la Mère Patrie à conquérir ces terres lointaines d’Asie :

«C’est la lutte pour l’existence. Si toutes les nations du monde s’entourent de barrières douanières, c’est pour subvenir aux frais de l’Etat, équilibrer le budget et protéger l’industrie nationale. Si toutes les nations du monde entretiennent des colonies et en cherchent de nouvelles, c’est uniquement dans le but d’y écouler leurs produits ou d’en tirer parti de toute autre façon. Et il n’est venu dans l’esprit de personne, en France, que nous soyons venus en Indochine pour autre chose. J’en appelle d’ailleurs aux nombreux représentants des producteurs français. Si la France est venue en Indochine et au Tonkin, rappelons-le puisqu’on semble l’oublier, ce n’est pas dans un esprit humanitaire. Car alors elle aurait dû commencer par épargner le sang de nos soldats et bien des larmes dans les familles. Les centaines de millions que nous coûte la conquête du Tonkin auraient soulagé bien des misères en France. Il est donc à supposer que celle-ci n’a consenti à faire tous ces cruels sacrifices que pour trouver dans ces riches pays un nouveau champ à l’activité et au travail de ses enfants, et pour y écouler les produits de ses industries.» [xxxiii]

D’ailleurs le journal se félicite des travaux de Gerbié et des efforts des industriels français pour approvisionner le marché local. La fibre patriotique ne fait pas défaut :

«Ce qui frappe d’abord, c’est que Rouen et la Normandie fabriquent tous les tissus que nous fournit ici l’étranger. Certains articles nous ont paru d’un bon marché exceptionnel ; d’autres au contraire devraient être modifiés pour être écoulés au Tonkin. Ils ne sont ni dans les longueurs, ni dans les largeurs en usage.»[xxxiv]

L’annonce concomitante d’une concession accordée pour la culture et le tissage du coton à un colon nourrit aussi l’espoir de voir triompher au Tonkin, les produits de l’industrie française, métropolitaine ou locale, en entrent pour une large part dans la consommation du pays.

En avril 1889, le débat est relancé par une pétition présentée au gouvernement par Ulysse Pila, Jules Rueff et Charles Wehrung

«Les soussignés ont l’honneur de demander le rejet pur et simple des relèvements des droits sur les filés et les cotonnades (…) ou tout au moins l’ajournement de toute résolution sur cette question spéciale jusqu’à ce qu’une enquête plus approfondie ait démontré l’impossibilité, pour cette seule branche de l’industrie française de lutter contre la concurrence étrangère, malgré tous les avantages que lui donnent des droits déjà si élevés du tarif général.»[xxxv]

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Hanoï, rue Paul Bert et magasins Godard

Sans que la question du tarif général trouve une réponse positive au commerce du Tonkin, le Courrier de Haiphong découvre en juillet 1890 que Weil-Wormser, délégué du syndicat rouennais, a été décoré de la légion d’honneur au titre colonial, dans la catégorie Indochine. Cette nouvelle déclanche des protestations énergiques :

«Quel service a rendu Weil-Wormser à la colonie ? Quel service a rendu au Tonkin, à l’Indochine le syndicat rouennais dont Weil-Wormser est le porte parole ? Non content de ruiner l’Indochine, le syndicat rouennais vient encore voler les croix méritées par de vieux administrateurs, par de vieux colons indochinois. Ne pouvait-on pas au ministère résister aux quémandeurs de Rouen, laisser à l’Indochine les croix qui lui étaient attribuées et donner à Weil-Wormser, si on voulait le décorer, une croix du ministère du commerce ?»[xxxvi]

La polémique se prolonge les années suivantes. Le Nouvelliste de Rouen répondant aux attaques du Courrier de Haiphong et l’Avenir du Tonkin, ce dernier publiant des articles violant au titre évocateur comme «Tyrannie rouennaise»[xxxvii]. À ces attaques, le Nouvelliste répond en prédisant que le Tonkin deviendra également très protectionniste lorsque des entreprises de filature s’y établiront.

Enfin, il faut noter que ces conflits alimentent les débats lors des élections consulaires. Ainsi, le Courrier de Haiphong appelle les négociants à se mobiliser pour désigner six représentants au Conseil du protectorat. Il s’agit de soutenir les chambres de commerce dans leur mission «délicate de défendre les intérêts commerciaux de ce pays, toujours sacrifiés par une chambre ignorante aux appétits de l’industrie et du commerce de la métropole.»[xxxviii]

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Conclusion

Cette communication ne s’est pas attachée à présenter les nombreuses doléances que les chambres de commerce d’Hanoï et d’Haïphong produisent auprès du gouverneur général : l’exclusion des étrangers des adjudications (surtout des Chinois), l’amélioration des infrastructures (principalement des voies fluviales et du port en eau profonde d’Haïphong), le transbordement et l’emmagasinage des marchandises, le fonctionnement du tribunal de commerce, le régime hypothécaire, le fonctionnement du service des Douanes… Il est certain que les principales exigences des chambres portent sur les questions des adjudications et de l’application du tarif général, comme exposé précédemment.

Depuis 1886, les chambre de commerce se sont organisées rapidement. Le changement du mode de désignation de ses membres en 1889 a peu modifié leur composition. Plus marquante est la crise élective de 1890 et 1891, lorsque les chambres s’opposent ouvertement au gouvernement général.

Dans un rapport d’ensemble de 1892, l’administration estime que les chambre d’Hanoï et d’Haïphong fonctionnent régulièrement et qu’elles apportent au protectorat le concours de leur institution. Si depuis 1890 la chambre d’Haïphong dispose d’un local spécial affecté à ses délibérations[xxxix], celle d’Hanoï doit attendre 1897 pour bénéficier du même avantage[xl]. Leurs ressources sont des plus modestes et ne consistent qu’en une contribution spéciale calculée sur le droit fixe des patentes des commerçants du Tonkin. Cette quotité a néanmoins été relevée de 2 à 20 % pour l’année 1893[xli].

Quant à l’arme absolue de la démission, les chambres de commerce du Tonkin l’ont utilisée plus tard. Ainsi en 1896, l’assemblée d’Hanoï démissionne à nouveau. Le motif invoqué est toujours le même : l’administration ne tient pas compte de ses vœux et de ses remarques[xlii]. Cette fois-ci, ce sont les formalités exigées par le service des Douanes qui forment le contexte à la révolte.

Par ailleurs si les chambres de commerce sont soudées face à l’administration locale, au gouvernement et aux groupes commerciaux et industriels métropolitains, ce front commun s’effrite dès que les intérêts personnels des membres sont en jeu. Lors d’une mise en adjudication, lorsque les membres de la même assemblée sont en concurrence, tous les coups sont permis. Toujours en 1896, deux membres de la chambre d’Hanoi s’affrontent au sujet de l’emploi d’un contremaître. Le jour même de la démission de la chambre, un de ses membres influents Charpantier se rend chez le secrétaire général du gouvernement. Il lui expose que Godard, président  de la chambre n’a pas seulement le souci exclusif des intérêts généraux du commerce :

«par exemple, (il) ne s’était pas fait scrupule tout récemment de débaucher un contre-maître habile que Charpantier avait fait venir pour diriger un atelier de confection.»

Les exemples de la sortes pourraient être multipliés tant il est vrai que participer à la vie des chambres de commerce c’est défendre les intérêts d’un groupe social encore marginal, mais également protéger ses affaires et accroître son crédit personnel.

Claire Villemagne

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Haïphong, établissement de l'Intendance coloniale, début du XXe siècle


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[i] Le texte de l’arrêté du 16 février 1889 a été publié au Journal Officiel de l’Indochine (2e partie Annam et Tonkin) dans le numéro du 18 février 1889. il est repris par le Courrier d’Haiphong du 21 septembre 1890.

[ii] Cité par le Courrier de Haiphong du 21 septembre 1890.

[iii] Ibidem.

[iv] De la même façon, il démissionne du conseil d’administration du Courrier de Haiphong à deux reprises : en septembre 1889 et juin 1890. Courrier de Haiphong, numéro du 3 juillet 1890.

[v] Incident rapporté par l’Avenir du Tonkin du samedi 26 février 1887.

[vi] Le Courrier de Haiphong, avril 1890.

[vii] Séance du 19 novembre 1891 de la chambre de commerce d’Hanoi. Discours prononcé par son président : Daurelle.

[viii] Avenir du Tonkin du samedi 12 janvier 1889, n° 135.

[ix] Le Courrier de Haiphong numéro du 3 juillet 1890.

[x] Les recettes budgétaires sont assurées par 2% des patentes perçues par l’administration.

[xi] La chambre de commerce de Marseille « lui a même remis de suite un exemplaire de leurs travaux des trois dernières années. »

Procès verbal de la séance du 2 août 1892.

[xii] Cité par l’Avenir du Tonkin du Samedi 25 août 1888, N° 115

[xiii] Ibidem.

[xiv] Rapporté dans l’Avenir du Tonkin du samedi 16 février 1889 dans son numéro 140.

[xv] Ibidem.

[xvi] Lettre adressée par Lacaze, E. Schneider et Charpantier au président  de la chambre de commerce d’Hanoi le 12 août 1890. Reproduite dans le Courrier de Haiphong du 14 septembre 1890.

[xvii] Article du Courrier de Haiphong du 14 septembre 1890

[xviii] Ibidem.

[xix] Ibidem.

[xx] Courrier de Haiphong du 21 septembre 1890. Editorial de Cuers de Cogolin.

[xxi] Courrier de Haiphong du 25 septembre 1890.

[xxii] Courrier de Haiphong le 20 novembre 1890.

[xxiii] Courrier de Haiphong du 12 février 1891. La dernière séance de l’assemblée datait du 10 septembre 1890. La question de l’arrêté du 2 septembre annulant une partie de la délibération de la chambre du 16 août précédent semble alors résolue.

[xxiv] Avenir du Tonkin du samedi 28 juillet 1888, N° 111

[xxv] Lettre du résident supérieur Brière, datée d’Hanoi le 26 novembre 1889. CAOM INDO GGI/ 6229

[xxvi] Lettre du résident supérieur Chavassieux, datée d’Hanoi le 5 juillet 1892. CAOM INDO GGI/6238

[xxvii] Archives départementales de Rouen, dossier 4 J0270.

[xxviii] Avenir du Tonkin du samedi 7 mai 1887.

[xxix] Lettre de Gerbié à Thouroude, datée de Saigon le 27 janvier 1888. Archives départementales de Rouen, dossier 4 J0270.

[xxx] Ibidem.

[xxxi] Un accord similaire a été trouvé avec l’industriel basé à Hanoi Bourgoin-Meiffre, d’ailleurs membre important de la chambre de commerce de cette ville.

[xxxii] Lettre de Gerbié à Thouroude, datée d’Haiphong le 25 février 1888. Archives départementales de Rouen, dossier 4 J0270.

[xxxiii] Courrier de Haiphong du 4 mars 1888.

[xxxiv] Ibidem.

[xxxv] Datée de Paris le 16 avril 1889. Reproduite dans l’Avenir du Tonkin du samedi 8 juin 1889, N° 156.

[xxxvi] Courrier de Haiphong du 20 juillet 1890.

[xxxvii] Courrier de Haiphong du 1er février 1891.

[xxxviii] Courrier de Haiphong du 3 mai 1891.

[xxxix] «Le résident maire avise la Chambre que le local destiné aux réunions de la Chambre, à l’installation de ses bureaux en archives, sera aménagé sous peu dans l’immeuble Reynaud, rue Paul Bert.» Procès verbal de la chambre de commerce d’Haiphong du 27 août 1890, publié dans le Courrier de Haiphong le 14 septembre 1890.

[xl] «A cette date, le gouverneur de l’Indochine décide que la chambre de commerce de la ville de Hanoï, aurait pour siège l’ancien palais du Kinh Luoc, le vice-roi du Tonkin. Ce dernier, appelé auprès du jeune empereur de l’Annam pour y occuper les fonctions du ministre, rien ne s’opposait à ce que cette belle habitation reçût une destination utile. Ce palais, de construction récente, se compose de trois bâtiments principaux : l’ancienne salle des fêtes sert aujourd’hui de salle de délibération. Vaste, bien éclairée, dominée par des galeries intérieures, elle se transforme, aux jours d’expositions, en un véritable musée, où se trouvent rassemblés les plus beaux spécimens de l’industrie annamite. Elle forme le bâtiment principal. À droite, se trouve le local réservé à la bibliothèque et aux bureaux de la Chambre de Commerce. Le bâtiment de gauche est habité par M Simon, secrétaire archiviste de la Chambre. D’autres bâtisses forment les dépendances : le tout est placé au milieu d’un jardin plein de verdure, clos de tous côtés par une haute grille en fer. Le 19 novembre 1897, les membres de la Chambre de Commerce se réunirent, pour la première fois, dans le palais du Kinh Luoc.» D’après Robert DUBOIS, Le Tonkin en 1900, Paris, Société française d'éditions d'art, 328 p.

[xli] Rapport général sur le Tonkin 1892, conservé au CAOM, dossier INDO GGI 21676.

[xlii] INDO GGI//6229 1889 / 1904 Vœu de la Chambre de Commerce de Hanoi. Rapport du gouverneur général de l’Indochine au ministre au ministre des Colonies, daté d’Hanoi le 16 août 1896.


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Haïphong, la Cotonnière


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vendredi 10 mars 2006

Commerçants et colons français au Tonkin (Claire Villemagne)


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Commerçants et colons français

au Tonkin :

les pionniers oubliés de la colonisation


par Claire Villemagne




«Français et Annamites se sont certes battus avec leurs hommes et leurs armes, mais le jeu s'est dessiné et décidé entre quelques centaines et peut-être même quelques dizaines d'individus : officiers de marine, administrateurs et missionnaires d'un côté, hauts mandarins en face, avec, entre eux, des "traîtres" et des interprètes, car bien peu parlaient la langue de l'autre.»[1]

Dans l'avant-propos de son ouvrage Français et Annamites, Partenaires ou ennemis ? 1856-1902, Philippe Devillers omet de citer, parmi ces individus, l'élément justificateur de toute entreprise coloniale : le colon, qui s'approprie la terre au moyen des concessions, et le négociant. Cette omission est d'autant plus regrettable dans le cas du Tonkin que la conquête de ce territoire a été initiée par un commerçant, Jean Dupuis, sur une initiative purement privée.

Dans cet article, seul le cas de Hanoi est vraiment analysé, du début de la seconde conquête du Tonkin, en 1883, à l'année 1888. La notion de colon est difficile à définir, dans cette première période. Car le colon, au sens strict du terme, n’est pas ou peu représenté. Ceux qui possèdent des concessions sont peu nombreux, et le plus souvent, ils n’essayent pas de modifier l’ancien mode d’exploitation. Certains se contentent de leur nouveau statut de propriétaire, et plusieurs concessions sont annulées quelques années après leur attribution, pour cause de non mise en valeur.

Dans les premiers temps de la colonie, les statuts sont confus, indéterminés et s’additionnent. Le même individu peut être négociant en articles parisiens, exploiter une concession et monter une entreprise industrielle. Numa Jules Bourgoin-Meiffre illustre tout à fait ce mélange des genres. En 1884, il ouvre son commerce de «chemise, mouchoirs, peppermint Get frères, Biscuits à champagne, Banyuls, Chartreuse Garnier» [2]. Membre de la Chambre de Commerce de Hanoi en 1886 [3], nommé adjoint au maire deux ans plus tard, il fait partie des cinquante premiers membres du Comité permanent d’études des questions agricoles, commerciales et industrielles [4]. En 1887, il obtient l’exploitation de la ferme de la badiane [5]. En 1891, il crée une filature à vapeur pour le coton qu’il installe dans une plantation de 8000 hectares qu’il possède sur les bords de la Rivière Noire au mont Bavy [6]. Il dirige également une distillerie à Hanoi, et devient concessionnaire en 1893 d’une seconde concession de 6580 hectares dans la province de Sontay [7]. Personnage haut en couleurs, en décembre 1888, alors qu’il conduit son premier convoi de badiane, il tombe sous les balles des pirates qui le laisse pour mort dans un ravin [8]. Bourgoin-Meiffre est un emblème de cette catégorie floue de commerçants et de colons français. Son ascension rapide est symptomatique de ce qu’ambitionnent les pionniers du Tonkin.

Une recherche plus approfondie est bien sûr souhaitable, tant par un élargissement chronologique que géographique, afin de vérifier le poids de ce groupe social pour l’ensemble de l’Indochine.



I. – UN OBJET D'ETUDES A EXPLORER

L'oubli est révélateur d'une lacune historiographique : aucun ouvrage ne s'intéresse exclusivement à cette population. Dans Le contact colonial franco-vietnamien, le premier demi-siècle [9], les auteurs notent qu' «aucun travail scientifique récent n'a été consacré spécialement à l'ensemble de l'histoire de l'implantation française en Indochine et de ses différents aspects». Sont alors présentés quatre thèmes de recherche concernant le Tonkin : les pressions cochinchinoises en faveur de la mainmise française ; les bandes chinoises, la révolte de Lê Duy Phung ainsi que leur rôle dans l’instabilité tonkinoise ; les hésitations politiques des années 1870 ; et enfin les aspects militaires et politiques de la conquête et de la pacification. Dans ce guide, l’expansionnisme cochinchinois est approché, entre autres, par le rôle de certaines maisons commerciales (les auteurs citent les Compagnies Roque et Denis frères). Nulle part ailleurs le sujet n’est proposé ou évoqué. Il semble absent de toutes problématiques relatives à la conquête du Tonkin.


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Cette rareté se retrouve dans les publications concernant l’expansionnisme français en Indochine. L'historiographie de l'Indochine française témoigne jusqu'alors d'une préoccupation majeure, celle d'évaluer la confrontation entre colons et colonisés, d'apprécier la violence inhérente à l'imposition coloniale et de mesurer le degré de rupture avec la société vietnamienne, traditionnelle et confucéenne. Les synthèses récentes concernent en conséquence, principalement, les aspects politiques et diplomatiques du sujet, ainsi que la réaction vietnamienne. Ainsi l’ouvrage de Pierre Brocheux et de Daniel Hémery [10] analyse-t-il le contact entre colonisateurs et colonisés. De même celui de Philippe Devillers cité en introduction. Nguyen Van Ky dans sa présentation du Tonkin, de la fin du XIXème siècle à la seconde guerre mondiale [11], s’attache à dégager les conséquences sociales et culturelles de la présence française dans la société vietnamienne. Les Français intéressés et concernés par la mise en valeur de cette nouvelle conquête sont pour ainsi dire absents des travaux concernant leur entreprise. Seul Charles Meyer dans sa Vie quotidienne des Français en Indochine [12], s’intéresse spécifiquement à ces Français expatriés outre-mer. Mais les colons et commerçants ne sont pas le centre de cette étude. Il s’agit plutôt d’une chronique sociale dressée sur un demi-siècle mettant en lumière divers groupes : marins, missionnaires, explorateurs, administrateurs, planteurs, aventuriers, commerçants. Les frères Roque et les frères Denis tiennent une place particulière parmi ceux-ci (ces mêmes compagnies mises en exergue dans "le guide de recherches" Le contact franco-vietnamien cité précédemment…). L'auteur présente deux catégories de négociants basés en Cochinchine : quelques hommes d'affaires et gens du négoce, grands négociants qui peuvent se lancer dans des affaires, et les «revendeurs de conserves, détaillants en vins et spiritueux, boutiquiers spécialisés dans l'article de Paris ou ses imitations allemandes…» [13], souvent issus du corps expéditionnaire. Après quelques années passées sur les rives du Mékong, ils s'installent dans une nouvelle vie exotique et plus dépaysante. Dans un territoire qui reste à conquérir, le Tonkin, Charles Meyer note que les Français installés dès 1883 sont très peu nombreux parmi les civils. Et là encore ce sont les fournisseurs de conserves et de liqueurs auprès des marins qui sont les plus nombreux. Hormis ces renseignements anecdotiques les colons et les commerçants français restent introuvables au rayon "histoire" des librairies.


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Ces études prolongent les préoccupations de la fin du XIXème siècle : sont dignes d’intérêt les marins, les fonctionnaires et les missionnaires. Les colons sont déjà décrits comme des mercanti, petits vendeurs d’apéritif sans importance. Des ouvrages publiés à cette époque renseignent les Français sur ce qu'est ce nouveau territoire conquis. Leur composition est invariable : l'auteur présente d'abord les données géographiques et climatiques du Tonkin en précisant bien que les Européens peuvent s'y adapter facilement. Ensuite les liens entre la France et le royaume d'Annam sont exposés, fournissant une sorte de légitimité historique à l'entreprise coloniale, dans le droit fil de Pigneau de Béhaine. Le récit de l'exploration du fleuve Rouge et des expéditions de Garnier et de Rivière constitue la partie héroïque du livre. Viennent ensuite les descriptions de la population - souvent envisagée sous l'angle d'une main d'œuvre habile et docile - et des ressources pouvant être exploitées dans les trois domaines : agricole, industriel et commercial. La mise en valeur est toujours amplement développée.

Ainsi l'ouvrage Le Tonkin en 1893 [14] présente-t-il la situation financière, agricole, commerciale et industrielle. Il en est de même concernant celui d'Albert Gaisman publié en 1906 L'œuvre de la France au Tonkin, la conquête, la mise en valeur [15] avec une préface de J. L. de Lanessan, ancien Gouverneur général du Tonkin entre 1891 et 1894. Paulin Vial, directeur de l'Intérieur en Cochinchine publie une brochure en 1885 où il décrit la nouvelle possession française, ajoutant qu' :

«...une colonie n'a de valeur qu'autant qu'elle est exploitée par une population pacifique, organisée, adonnée à l'agriculture, à l'industrie et au commerce. Ces conditions de prospérité existent en Indochine.» [16]

Un des ouvrages les plus emblématiques, Le Tonkin et la Mère-Patrie [17] de Jules Ferry, offre également une place importante aux ressources de la nouvelle colonie. Les produits divers (dont le commerce) sont longuement présentés durant plus de 70 pages. Ferry cite des lettres adressées par des négociants à la Société de Géographie commerciale. L'une d'elle décrit Hanoi :
«Là existe l'industrie du pays. Les maisons françaises sont déjà nombreuses (…), et il s'en établit tous les jours de nouvelles. Il s'y trouve beaucoup de petits négociants, il est vrai ; mais aussi les maisons sérieuses ne manquent pas ; nous ne sommes pas seuls, cependant, car nous avons à lutter contre des maisons allemandes, pas nombreuses, mais très importantes, et contre les Chinois qui, certes, sont les principaux négociants…» [18]
Malgré ces écrits vantant l'attrait commercial inhérent à la mise en valeur du Tonkin, apparaît déjà l'idée tenace suivant laquelle les Français ne sont pas doués pour le commerce. Des observateurs se plaignent que leurs activités se limitent trop souvent au petit commerce de proximité. Ce ne sont que des marchands de comestibles qui, de plus, sont tout à fait incapables de rivaliser avec les Chinois. Quant aux affaires lucratives, elles sont réservées aux maisons étrangères anglaises, voir allemandes ! Il faut donc motiver les volontaires. Joleaud-Barral, membre de la Société de Géographie commerciale, encourage les candidats au départ, dans La colonisation française en Annam et au Tonkin. Il leur présente Hanoi comme la ville où tout reste possible :
«Tandis que Saïgon par exemple est une ville presque exclusivement habitée par des fonctionnaires coloniaux, aux habitudes réglées de sieste, d'absinthe et de potins, que les fortunes y sont faites, les situations acquises ; Hanoï avec ses cinq journaux quotidiens, ses deux revues illustrées, ses habitants âpres à la lutte, ses querelles de police municipale, ses aventuriers, ses commerçants intelligents et assoifés de fortune, ses avocats retors et avisés, a un caractère absolument original[19]

Dans tous ces ouvrages la question du Tonkin est perçue sous l'angle du commerce. La question est majeure, elle est au cœur du processus de colonisation : la France colonise au Tonkin par et pour le commerce. Le Tonkin ne peut pas être une colonie de peuplement comme l'Algérie. Le Delta du Fleuve Rouge est très peuplé, la production de riz ne suffit pas toujours, d'ailleurs son exportation est interdite. Réelles ou imaginaires, les promesses de richesses sont énormes au Tonkin. Les colons et commerçants de Cochinchine sont parmi les premiers concernés. Il faut dire que les cartes géographiques utopistes et les discours prometteurs se multiplient dans la presse, diffusant deux thèmes : celui des débouchés commerciaux vers le Yunnan et celui des ressources minières innombrables de l'ensemble de la région.

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Jean Dupuis (1829-1912)

Ces renseignements sont pour la plupart fournis par Jean Dupuis et par son associé, Ernest Millot. Ils animent des conférences dans les Chambres de commerce, dans les Sociétés de géographie commerciale et publient livres et brochures. Ainsi, Ernest Millot publie en 1888 Le Tonkin, son commerce et sa mise en valeur [20]. Jean Dupuis est présent au Congrès international de Géographie commerciale qui se déroule du 28 au 20 septembre 1878, en tant qu’explorateur du Fleuve Rouge au Tonkin et de la Chine occidentale, membre de la Société académique indochinoise, vice-président de la section de la Société de géographie commerciale, membre du Conseil de la Société des études coloniales et maritimes, et membre de la Société de géographie de France. Considérant que la voie du Tonkin est la plus courte et la seule facilement accessible pour pénétrer dans les provinces du sud-ouest de la Chine, et que le traité du 15 mars 1874, conclu entre la France et l'Annam, ouvre cette voie au commerce de toutes les nations, ce même Congrès émet à l’unanimité les vœux suivants : 1° Que cette voie soit signalée à l'attention du commerce international ; 2° Que la France prenne des mesures pour appliquer l'exécution dudit traité.

La période entre 1876 et 1884 correspond aux démarches que les deux hommes entreprennent en vue d'obtenir des indemnités, à la suite de la liquidation de leur expédition du Fleuve Rouge en 1875. Enfin une issue est trouvée en 1884, année où les gouvernements français et annamite s'entendent pour une indemnisation. D'ailleurs la carte du Tonkin et du Yunnan qui circule alors dans la presse est établie d'après les informations de Jean Dupuis. Elle est rapidement brocardée sous le nom de "carte aux pépites" par les opposants à toute expansion française dans l'Empire d'Annam.
Sans aucun doute ces publications contemporaines des événements remplissent une fonction de propagande favorable à un protectorat sur le Tonkin. Néanmoins, elles traduisent une certaine réalité économique et sociale dans la toute jeune colonie, puisque le nombre de concessionnaires et de négociants est sans cesse en augmentation et que leurs affaires se multiplient.


 

 

II. - DES COMMERÇANTS PRÉSENTS TOUT AU LONG

DE LA CONQUÊTE


Les premiers faits d'armes français au Tonkin trouvent leur origine dans une entreprise commerciale privée. Jean Dupuis et Ernest Millot sont en effet les initiateurs de la question. À la suite du traité de Tien-tsin, Hankeou, port chinois sur le Yang-tsé-kiang, est ouvert aux Européens en avril 1861. Jean Dupuis s'y installe et y fonde un comptoir de commerce. Au fil des années, il apprend l'écriture et s'informe des mœurs et coutumes du pays. Rapidement il maîtrise la langue chinoise. Ses nombreux voyages le lient à de prestigieux mandarins et à de très hauts dignitaires dont les relations lui assurent des contrats importants. En 1868, il se rend pour la première fois au Yunnan dont il revient émerveillé. Dès lors il n'a de cesse de satisfaire les commandes d'armes de ses clients, les autorités de la province, le vice-roi et le Fou-Tai, afin d'éradiquer la rébellion musulmane qui fait rage depuis 1855.

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Hankéou en 1929 (Paul Féval)

Quant à Ernest Millot, c'est un négociant français établi à Shanghai depuis 1864. Le port de cette ville est ouvert au commerce européen depuis le traité de Nankin de 1842. En janvier 1865, il y crée un comptoir, Ernest Millot et Cie, maison d'importation de tissus de laine et de cotons français, ainsi que d'articles de Paris, et d'exportation pour la France de nombreux produits chinois, dont la soie, le thé, la cannelle, l'indigo, et les poteries. Grâce au développement de ses affaires, il acquiert une situation importante dans la colonie française de Shanghai, et en devient conseiller municipal en 1866, puis président du conseil d'administration durant quinze années.

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Shanghaï en 1869, à l'époque où Ernest Milliot y commerce

Tous deux s'associent pour explorer le Fleuve Rouge et ainsi ouvrir une voie oubliée de liaison entre le Tonkin et le Yunnan. Il semble en effet que les Chinois utilisaient auparavant le fleuve Rouge, avant que la piraterie ne rende l’entreprise malaisée. L'expédition sous pavillon chinois part de Hongkong le 26 octobre 1872. Malgré de multiples obstacles dressés par les autorités annamites, elle est de retour à Hanoi le 30 avril 1873, après avoir effectué une première livraison à Yunnan-fou. Cet événement arrive dans un contexte trouble pour les relations franco-annamites. Depuis 1867, la France occupe l'ensemble de la Cochinchine en violation du traité de Hué du 16 avril 1863 dans lequel l’empereur d’Annam, Tu-Duc, confirme la cession de seulement trois provinces. Il s'agit pour le Contre-Amiral Dupré, Gouverneur de la Cochinchine, de faire reconnaître la tutelle française sur l'ensemble de la province par la Cour de Hué. Commerce et politique s'entremêlent dans l'expédition de Francis Garnier.

Les autorités annamites demandent au Gouverneur de Cochinchine d'arbitrer leur conflit avec Jean Dupuis, de le chasser lui et son personnel du Tonkin. En effet, il s'agit de ressortissants français en situation de complète infraction au traité de Hué qui interdit aux étrangers de circuler ou de résider dans l'Empire d'Annam. Le Contre-Amiral Dupré choisit Francis Garnier pour intervenir. Dès son arrivée à Hanoi, l'officier de marine défend les intérêts de son compatriote et réclame l'ouverture du Fleuve Rouge au commerce, entorse inadmissible du point de vue annamite au traité de 1863. En but à l'hostilité des mandarins, la petite troupe française prend d'assaut la citadelle de Hanoi le 20 novembre 1873 et se lance à la conquête du delta tonkinois. Cette première incursion française se terminera tragiquement le 21 décembre 1873, avec la mort de Francis Garnier.

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Dupuis et Millot sont bientôt suivis par d'autres, à la recherche d'une fortune rapide et facile, dans ce Tonkin prometteur de richesses puisque abondamment peuplé : un marché à conquérir. La seconde conquête française de cette province est l'occasion de découvrir des témoignages de la présence de commerçants français. Il semble que la Société franco-tonkinoise fondée par Eugène Kœnig et Louis Gardanne en 1881 soit la première maison de commerce établie à Hanoi. S'ils ont pu réaliser cette affaire dans un pays alors méconnu par la plupart des Français, c'est grâce aux encouragements de Jean Dupuis et à l'appui de quelques maisons de Marseille. Dans un courrier adressé au Président de la Chambre de Commerce de Marseille [21], Louis Gardanne, agent à Marseille et membre associé de la Société Franco Tonkinoise, retrace les débuts difficiles de cette maison de commerce :

«
Leurs débuts ne furent pas exempts de difficultés et de peine ayant eu à lutter contre l'invasion des produits anglais et allemands seuls connus alors et livrés à plus bas prix que les produits français qu'ils avaient amenés. Par leurs efforts intelligents, leurs marchandises finiront par devenir en faveur auprès des indigènes qui en apprécient la supériorité. Dès lors le succès était assuré et se traduisait pardes résultats tout à fait inespérés

Il faut relativiser ce succès revendiqué par Louis Gardanne. En 1889, les statistiques commerciales des colonies françaises, publiées par le département de la marine, comprennent l’Annam et le Tonkin. Elles fournissent l’occasion de constater la faible place qu’y occupent les produits d’origine française :
«Sur un total de 48 420 526 francs (importations et exportations), le commerce entre la France et le Tonkin ne figure que pour 6 240 778 francs dont 6 073 520 francs à l’importation. Sur ce chiffre, il y a 2 221 643 francs de vins, 408 076 francs de liqueurs, 100 000 francs de café, 437 075 francs de conserves alimentaires, 274 196 francs de ciment, 112 300 francs d’acier et 102 433 francs de fer, enfin 120 165 francs de papiers et de fournitures de bureau, 575 389 francs de quincaillerie.

Ces produits, les seuls dont l’importation atteigne ou dépasse 100 000 francs rentrent tous, on le voit, dans la catégorie des fournitures ou du matériel destinés à l’Administration. Les objets d’origine française n’entrent encore que dans une proportion minime, pour ne pas dire nulle, dans la consommation indigène.» [22]
En Cochinchine, les résultats ne sont guère plus satisfaisants. Les commerce avec la France représente 4 441 312 francs sur 45 699 734 francs.

Les difficultés que rencontrent les négociants français au Tonkin ne manquent pas : la concurrence des commerçants chinois et celle des produits anglais ou allemands sont les plus souvent citées. Mais quelquefois les événements s'en mêlent, compliquant encore l'affaire. Ainsi Kœnig doit-il faire face à un fait complètement imprévu qui met en péril l'état prospère de ses affaires :

«Le 19 mai dernier, après la sortie malheureuse d'Hanoi où le commandant Rivière et d'autres vaillants compatriotes trouvèrent une mort glorieuse mais épouvantable, et les troupes échappées au massacre à peine rentrée dans la place, un conseil de guerre décida que toutes les maisons et construction entourant la concession française seraient détruites par le feu dans un rayon de 200 mètres. Mon associé, seul à Hanoi à ce moment, fut avisé à midi seulement de la résolution extrême prise par le conseil de guerre et mis en demeure d'abandonner la maison et de rallier au plus vite le Consulat de France, seul refuge assuré.» [23]

Aidé de sa femme et de son neveu, l'infortuné Kœnig a juste eu le temps de sauver de menus effets indispensables et les livres de commerce. Quelques mois plus tard son associé entreprend donc des démarches en vue d'être indemnisé de leur mésaventure. Leur maison renfermait alors des marchandises pour une valeur globale de 18 000 piastres. Louis Gardanne explique que cette somme représente " tout notre avoir, le fruit d'un travail persévérant, nos économies, le gage des intérêts qui nous étaient confiés". L'entreprise a dû se relever de ses déboires puisque le journal l'Avenir du Tonkin [24] publie, le 22 novembre 1885, une annonce concernant la création d'une maison de commission et d'importation pour l'Indochine sous la raison sociale "Kœnig, Wehrung et Cie" [25]. Le siège social est fixé à Paris, 74 rue d'Hauteville, et la société est située au quai de Phu-xa, à Hanoi. Le capital est fixé à deux cent mille francs, cent vingt-cinq mille francs avancés par Eugène Kœnig, vingt-cinq mille francs par Charles Wehrung, les cinquante mille francs restants sont versés par des commanditaires.

Charles Wehrung est alors depuis plusieurs mois, installé à Hanoi. En avril 1885, il devient membre du comité de vigilance chargé de visiter les malades à l'hôpital pour la société civile de secours aux blessés [26]. Il est alors désigné comme correspondant du journal le Temps. Il s'intéresse ensuite au commerce et devient le seul agent dépositaire au Tonkin de la Compagnie anonyme des Forges de Chatillon et Commentry, dont les usines sont à Sainte-Colombe, Aucy-le-Franc, Montluçon et Tronçais [27]. Les deux futurs associés travaillent désormais ensemble : les commandes sont à adresser à Eugène Kœnig et Cie à Hanoi. Au Tonkin, Wehrung est également accompagné de sa femme, fait rare dans ces premières années de colonisation. En mars 1886, l'entreprise Kœnig, Wehrung et Cie est chargée de la couverture des nouveaux bâtiments de la citadelle [28], en tant que représentant de la fabrique de tuiles métalliques Duprat. Et lorsqu'un acte enregistré auprès de la Résidence de France le 31 décembre 1886 [29] met un terme à leur association et dissout leur société, ils ont chacun acquis une notoriété personnelle suffisante pour s'afficher sans crainte dans la colonie.

L'exemple de ces deux commerçants est révélateur. Les premières années de la présence française au Tonkin sont celles où l'on peut se construire une profession, commerçant, et de là un nom et une renommée. Et ils sont près de trois cents [30] à se lancer dans l'aventure. Dans ce paysage, la création de l'Avenir du Tonkin, le 15 décembre 1884, marque une évolution sensible pour les Français de la colonie. Il s'agit de la première publication lancée à Hanoi. Le journal se veut commercial, agricole et industriel, et il se propose de communiquer tous les renseignements commerciaux nécessaires aux nouveaux arrivants. Jules Cousin, son rédacteur en chef, présente ainsi la vocation du journal : 

«À l'heure où les complications se multiplient et où l'on ne sait comment se terminera la question de l'Extrême-Orient, il est bien difficile de préciser les intérêts commerciaux de notre colonie naissante. Nous sommes obligés, néanmoins, de constater le mouvement régulier d'émigration au Tonkin, et ce que nous remarquons encore, avec plus de plaisir, c'est l'activité que déploient les immigrants. Chaque courrier nous amène de nouveaux explorateurs et il est hors de doute que la fin des opérations militaires et diplomatiques verra s'ouvrir un mouvement commercial et industriel fort important. Après le commerce et l'industrie, et lorsque nous serons maîtres du Tonkin tout entier, l'industrie agricole et l'agriculture européenne viendront nécessairement s'implanter dans notre Tonkin… Il existe actuellement en France un mouvement très marqué vers le Tonkin. Les capitaux qui, depuis le krach de 1882, ne savaient où déboucher, sont tous disposés à se porter vers cette terre nouvelle ouverte à l'industrie française. Unissons-nous donc tous, prouvons aux capitalistes français que leur confiance est bien placée, et l'Indochine française sera fondée.» [31]

S'installer au Tonkin, s'y construire une nouvelle vie nécessite également de se tailler une place dans ce microcosme social naissant. Or les moyens ne manquent pas pour s'imposer face aux nombreux militaires et aux puissants fonctionnaires.


III. – DES STRATÉGIES D’INTÉGRATION

Il faut attendre le recensement de la population européenne en 1911 pour disposer de chiffres officiels. Pour la période précédente, seul un croisement de diverses sources peut fournir des renseignements qualitatifs et quantitatifs. Une lecture attentive de la presse, et surtout de ses petites annonces, s'avère essentielle. Ces informations doivent être confrontées aux registres d'état civil et aux annuaires. Celui de l'Indochine [32], daté de 1890, ne répertorie guère plus de cent cinquante négociants, entrepreneurs, employés et colons. C'est dire que cinq à six années plus tôt, le groupe qu'ils constituent est peu nombreux [33]. Dans ces conditions, comment se faire entendre au milieu de milliers de soldats et de marins, et de fonctionnaires dont les pouvoirs sont importants ? Dans ces premières années d'occupation où le Tonkin est une colonie en devenir, l'enjeu est de taille. A priori, colons et commerçants sont démunis. L'Administration semble plus intéressée par la gestion des indigènes que par celle de ces compatriotes. Quant à l'Armée, sa seule préoccupation est de réduire ses multiples ennemis : Pavillons Noirs, "rebelles annamites", troupes chinoises régulières. En 1883 et durant les deux années qui suivent, un négociant ne représente rien, individuellement. La constitution d'un groupe est donc un préalable obligé. Mais même rassemblés, commerçants et colons sont trop peu nombreux, trop peu puissants pour être reconnus.

Plusieurs stratégies se mettent alors en œuvre. Tout d'abord les conflits qui opposent l'Administration à l'Armée laissent une voie pour l'émergence d'un troisième groupe. D'autant plus que ces conflits donnent à une entité naissante le pouvoir de soutenir l'un ou l'autre des antagonistes, suivant ses intérêts propres. D'autre part, la toute nouvelle communauté cherche à s'afficher et à occuper la scène sociale publique. Trois méthodes sont déployées : utiliser les événements créés par d'autres, constituer des associations pour organiser des réjouissances collectives, et enfin, lorsqu'une reconnaissance individuelle est devenue possible, provoquer un événement propre. Ses stratégies sont payantes puisque seulement quelques années plus tard, le groupe des commerçants et des colons apparaît structurés dans les Chambres de Commerce d'Hanoi et d'Haiphong. Il se positionne même en leader au sein de la communauté française comme le révèle la composition des conseils municipaux. Le groupe obtenant une telle visibilité dans la nouvelle colonie du Tonkin, une reconnaissance individuelle devient possible pour les colons et les négociants les plus entreprenants. 

En premier lieu, les colons et les commerçants bénéficient donc des tiraillements qui opposent périodiquement militaires et fonctionnaires. Dès les premières heures de la conquête, leurs affrontements s'étalent sur la scène publique.

Le 19 mars 1883, le commandant Henri Rivière est tué au Pont de Papier par les pirates des Pavillons Noirs, là même où était tombé Francis Garnier près de dix ans plus tôt. Cette fois, le gouvernement réagit différemment : le 26 mai 1883, la Chambre vote l'attribution de crédits nécessaires à l'envoi d'une expédition. Le général Bouët, commandant militaire de Cochinchine, reçoit l'ordre de se rendre au Tonkin pour y prendre le commandement supérieur du corps expéditionnaire. Le décret du 8 juin 1883 nomme Harmand, ancien compagnon d'armes de Francis Garnier, Commissaire général civil. Son rôle est de veiller à ce que l'autorité militaire n'étende pas le cercle d'action dans lequel le gouvernement français entend se limiter. Ce dispositif est complété par un troisième homme, l'amiral Courbet, chargé du commandement des forces navales dans le golfe du Tonkin.

Le 20 octobre, Harmand télégraphie au gouvernement qu'il désire quitter provisoirement le Tonkin, l'amiral Courbet détenant la correspondance directe avec le Ministre de la Marine. Quelques jours plus tard, l’amiral Courbet remplace le général Bouët, envoyé en mission. En fait, le général n’a pu garder son commandement dans le climat détestable qui l'oppose au Commissaire civil. Le trouvant trop lent à opérer, Harmand blâme ouvertement le général de ne pouvoir vaincre plus vite. Le général Bouët rentré en France, Harmand se trouve face à l'amiral Courbet et les relations entre fonctionnaires civils et militaires ne se détendent pas pour autant. Cette fois-ci, c'est l'amiral qui sort victorieux de la confrontation : il devient commandant en chef et décide seul des opérations à mener. Le commissaire civil demande alors à être rappeler en France. Son vœu est exaucé fin décembre.

Dans ce tête-à-tête, les commerçants et les colons restent neutres en public. Jules Cousin l'explique dans l'Avenir du Tonkin :

«Il est bien entendu que nous ne nous occuperons jamais de politique ; on en fait tellement en France qu'il n'en reste heureusement plus pour nous. Pas de politique ! Pas de polémique !! Telle est notre devise.» [34]

Par contre, en privé, on ne se prive pas de commentaires. Jean Dupuis qui arrive à Haiphong le 25 septembre 1883, ne manque pas une occasion de railler M. Harmand dans sa correspondance. Dès son arrivée, il prévient Emile Bouchet, député chargé d'examiner sa pétition auprès des Chambres, de l'hostilité du Commissaire général civil à son égard :

«J’ai vu Harmand cet après-midi, il m’a fait une tête impossible. Vous saviez que Ferry avait dit à Paul Bert que M. Harmand ne voulait pas de moi à tout prix, cela était bien la vérité.» [35]

Dans la même lettre il expose sa vision des événements en cours :

«À la suite de l’affaire du 1er septembre, il est survenu un différent entre le général Bouët et M. Harmand ; le général est parti pour Hongkong et de-là en France. Tous les officiers sont furieux contre M. Harmand et beaucoup de civils aussi. Il n’y a que ceux qu’il a amenés de Saigon, avec lui. Il est plus autoritaire qu’aucun amiral. Les officiers comptent beaucoup sur moi pour arranger tout cela avec les Tonkinois et les montagnards ; mais si M. Harmand par jalousie ne veut en rien de mon intervention bien désintéressée cependant : que voulez-vous que je fasse ?» [36]

Entre les deux hommes les tensions vont se multiplier, pour ne laisser à Jean Dupuis qu'un seul espoir : le désaveu de Harmand par le gouvernement et son rappel immédiat en France. Il pourrait alors obtenir un rendez-vous avec l'amiral Courbet et lui confier ses idées sur ce que devrait être l'intervention française. Quoi de plus simple alors que de rallier l'amiral à sa cause ! Enfin libre de ses actions, Jean Dupuis se voit réaliser quelques affaires lucratives avant de regagner Paris et d'obtenir enfin de justes réparations pour sa louable et patriotique participation à la conquête coloniale de la Mère-Patrie.

Mais Harmand tarde à laisser le champ libre à l'explorateur. Les informations se succèdent sur son départ avant d'être à chaque fois démenties par l'administration. Jean Dupuis piaffe d'impatience. La teneur de ses lettres est violente à l'encontre de Harmand, comme on peut en juger dans l'extrait suivant :

«Si ce parvenu orgueilleux faisait quelque chose qui vaille, encore, mais il ne fait que mettre le désordre partout dans ce magnifique pays. Pourquoi n’a-t-on pas envoyé un député, un homme sérieux, comme le Gouverneur de la Cochinchine, M. Thomson, qui est estimé et aimé de tous les honnêtes gens. On devrait se défier de tous ces charlatans qui font de la banque et s’introduisent partout pour se faire recommander en faisant les bons apôtres.» [37]

Et encore :

«M. Harmand fait dire par les journaux de Hongkong que ses bons amis les Annamites se chargent des Pavillons Noirs qui seront sages à l’avenir comme des anges ; en conséquence, nos soldats et marins n’ont plus rien à faire au Tonkin : quelle bouffonnerie ! quel farceur ou imbécile que ce M. Harmand ! il m’a dit à moi-même qu’il n’y avait plus de Pavillons Noirs !…» [38]

Ce qui oppose les deux hommes, ce n'est pas tant un conflit de personnes qu'une réelle divergence d'opinion concernant la politique à mener au Tonkin. Jean Dupuis refuse l'idée, mise en œuvre par Harmand, de traiter avec la Cour de Hué. Il invoque à tous propos la sournoiserie des adversaires et les trahisons possibles (en référence à la non-application du traité de 1874, négocié par Philastre). Il reste persuadé que les autorités annamites ne sont pas légitimes au Tonkin. Elles y oppriment le peuple qui, confiant envers la France, attend la libération de son territoire. Dupuis expose un curieux plan d'alliances à instaurer :

«Il faut surtout se servir des Montagnards avec un corps composé de Chinois, Pavillons Jaunes, ennemis des Pavillons Noirs, qui encadreraient les Montagnards puis commandés par des officiers et sous-officiers des tirailleurs algériens. Avec 3 ou 4 mille de ces gaillards là, avant deux mois, il ne restera pas la queue d’un Pavillons Noirs, sans exposer la vie d’un seul français. Puis on se servira de ce corps, pour établir un cordon sur les frontières de la Chine pour des postes dans tous les défilés. Il y a un autre élément qui viendra se joindre à celui-ci si besoin est : ce sont des musulmans du Yunnan commandés par leurs coreligionnaires de l’Algérie ; avec cela on va tout droit à Pékin, si l’on veut.» [39]

Ces attaques que l'on trouve dans sa correspondance privée se propage rapidement dans la presse, sous l'action de Meyniard, qui s'occupe de ses affaires à Paris. Il lui écrit de Haiphong le 30 octobre 1883 :

«Vous ne manquerez pas de voir M Escoffier du Petit Journal à qui vous communiquerez ma lettre ; je ne lui écris pas par ce courrier, manque de temps. N’oubliez pas Le Prévost de la République Radicale 11 rue Cadet ; le National, le Voltaire, Bourde du Temps, le Gaulois, le Clairon, et surtout ne manquez pas de communiquer tout cela au Figaro[40]

Meyniard est très actif, certainement épaulé par Ducos de la Haille, ancien de l'expédition du fleuve Rouge. Les critiques contre Harmand sont nombreuses et toutes plus acerbes les unes que les autres. La Lanterne du 10 octobre 1883 et le Lyon Républicain du 16 octobre 1883 reportent le différend entre Harmand et Jean Dupuis. Le Petit Journal du 11 novembre 1883 et le Mémorial de la Loire du 27 novembre 1883 reproduisent intégralement une lettre de Jean Dupuis. La République Radicale du 23 novembre 1883, reste mystérieux sur l'identité de son informateur :

«Nous venons de recevoir par le courrier de l’Indochine une lettre datée de Haiphong le 6 octobre. Nous serions heureux de publier cette lettre en entier ; mais la situation de celui qui l’a écrite ne nous permet pas de mêler son nom aux polémiques soulevées par la question du Tonkin, nous nous livrerons à une simple analyse…»

L'ombre de Dupuis plane sur la presse métropolitaine : l’Hôtel de Ville du 2 décembre 1883, dans un article intitulé "la liberté au Tonkin", prend parti pour lui :

«Les affaires du Tonkin ne peuvent qu’amener des complications chaque jour plus graves, puisque le gouvernement tolère et même ordonne la politique de conquête du docteur Harmand.»

Le Voltaire dans un article du 16 décembre 1883, appuie Dupuis et son associé Millot, dans leur opposition à Harmand : " L’opinion générale est cependant que MM Dupuis et Millot ont beaucoup fait pour le Tonkin. " Le Clairon du 22 décembre 1883, s'engage vivement dans la polémique :

«… L’amiral Jauréguiberry a soutenu la thèse chère à la marine, et depuis, funestement épousée par M Harmand : constituer un grand empire colonial, administré directement par la Métropole et offrant une série illimitée d’emplois aux fonctionnaires de bonne volonté – Dieu sait si cette engeance nous fait défaut !… Ce qui règne là-bas, sur le fleuve Rouge, c’est le désordre dans toute sa beauté, c’est l’incohérence sans doute élevée à la hauteur d’un principe ; disons le mot c’est la folie car il paraît que M Harmand, dont le cerveau n’était pas déjà très solide auparavant, a eu plusieurs attaques caractérisées de démence. On les a bien entendu cachées au public, autant qu’on l’a pu, et l’on a bien fait. Cela n’empêche pas que l’on peut trouver étrange la faculté laissée à un tel homme de trancher pour ainsi dire despotiquement toutes les questions si graves qui se posaient au Tonkin. Cela donne une forte idée de la prudence avec laquelle le gouvernement a conduit toute cette affaire.»

On peut citer également le Gaulois et le Voltaire, du 31 mars 1884 ; le Lyon Républicain du 1er avril ; le Clairon et le Figaro du 4 avril 1884 ; le Temps, le National, l’Evénement et le Voltaire, du 5 avril ainsi que le Journal des Débats du 6 avril. Tous ces journaux produisent des articles favorables à Jean Dupuis et dénoncent l'action du Commissaire civil Harmand.

On comprend la méfiance initiale du Commissaire général civil pour recevoir un homme, pareil agitateur de presse, qu'il connaît d'ailleurs depuis sa participation à l'expédition de 1873, aux côtés de Francis Garnier ! D'ailleurs Jean Dupuis se rend lui-même compte que la conquête entreprise en 1883 est différente de celle menée en 1873. Aucune place n'est laissée à l'imprévu. Un civil, même de sa trempe, n'a plus la liberté d'intervenir dans le conflit, comme il l'avait fait lors de la prise de la citadelle de Hanoi le 20 novembre 1873.

Sa prise de position dans le conflit qui oppose l'administration à l'armée est révélatrice d'une attitude que l'on retrouve chez d'autres colons : privilégier l'un ou l'autre suivant les intérêts du moment. L'Avenir du Tonkin du 15 janvier 1885 fait ainsi part d'un télégramme du ministre de la Marine et des Colonies donnant au général de division commandant en chef du corps expéditionnaire, une autorité absolue sur tout le Tonkin. Jules Cousin, le rédacteur en chef du journal, est heureux de cette nouvelle :

«Le point capital pour nous, qui nous occupons que de la prospérité commerciale de notre nouvelle possession, c'est la remise des pouvoirs civils à M. le général commandant en chef le corps expéditionnaire. Il est bien naturel que celui qui a la lourde charge des opérations militaires ait tous les pouvoirs… Nous espérons, pour l'avenir de la colonie, que le général gardera longtemps les pouvoirs civils. A d'éminentes qualités militaires, le général joint une profonde connaissance de l'administration coloniale, et nous savons jusqu'où peut aller son dévouement lorsqu'il est gouverneur d'une colonie… C'est un grand bonheur pour le Tonkin d'être placé sous la direction de M. le général Brière de l'Isle [41]

En fait, ce qui satisfait le plus Jules Cousin, c'est le retour à Hanoi de la centralisation des pouvoirs et l'abandon de Hué comme lieu de décision. Le choix de Hué était en effet très contesté : les colons français invoquaient les lenteurs incontournables pour le traitement des affaires courantes. De plus, ils doutaient que le Résident général se rende exactement compte de l'esprit des populations du Tonkin, des besoins des Français et des aspirations des commerçants et des industriels. Le général Brière de l'Isle est alors crédité de l’indépendance qui est laissée à la colonie naissante, et les colons saluent sa démarche.

Pour occuper le terrain social, les commerçants et les colons disposent d'autres atouts que l'exploitation des querelles entre armée et administration. Leur petit groupe s'approprie des événements majeurs de la colonie, sans en être toujours à l'origine. Ainsi le premier bal organisé à Hanoi par le général Brière de l'Isle permet à tous de se retrouver. Pour l'Avenir du Tonkin, ce bal du 14 juin 1885 a été une "très brillante et très nombreuse réunion" [42] où se sont côtoyés les dames des fonctionnaires, un brillant état-major, les officiers des corps de troupe en garnison à Hanoi, Mgr Puginier, tous les membres de l'Administration civile de la Résidence, des Postes et Télégraphes, des Travaux Publics… Et si le buffet manquait de glace, l'excellente fanfare du 11ème bataillon de chasseurs à pied a fait entendre de brillants morceaux ; marches guerrières, airs de danse se sont succédés toute la soirée. Mais surtout : 

«…On nous assure qu'à l'avenir le Général en chef recevra tous les dimanches. Ces réceptions hebdomadaires, inaugurées par le général Brière de l'Isle, sont excellentes pour entretenir et cimenter l'union entre les différents membres de l'armée, des administrations et les colons civils.» [43]

De même, l'année 1885 est celle des premières représentations théâtrales au Tonkin. C'est l'occasion pour chacun de s'afficher et de marquer le territoire par sa présence. À Haiphong le 23 février, une troupe française donne une première représentation au café Vidal. Trois pièces en un acte y sont jouées : Croque-poule, La veuve aux camélias et La pluie et le beau temps [44]. Toute la ville y assiste. Le 16 mars, c'est au tour de la ville d'Hanoi de bénéficier de la présence de la troupe du couple Deschamps. Jules Cousin souligne la date, car "elle appartient désormais à l'histoire théâtrale de la ville de Hanoi" [45]. Le couple ouvre ensuite un café, rue du Lac, en attendant le moment propice pour monter une scène de théâtre [46]. Enfin, Julien Deschamps et son épouse créent le Cercle français sur le boulevard du Lac [47]. Cet établissement est le tout premier du Tonkin et il attire une nombreuse clientèle. Très vite, le Cercle devient un lieu incontournable. Tous les lundis, une soirée dramatique est donnée par les époux Deschamps pour laquelle on se dispute très vite les places. Puis les comédiens partent en tournée :

«Le Diario de Manille relate le succès à Manille de M et Mme Deschamps, propriétaires fondateurs du Cercle français et du théâtre de Hanoi. Nous sommes heureux de porter cette bonne nouvelle à la connaissance de nos compatriotes, mais nous gagerions bien que quels que soient les succès que peut remporter aux îles Luçon, le couple artiste, il ne sera jamais aussi regretté, après son départ de Manille, qu'il ne l'a été au Tonkin, et principalement à Hanoi [48]

La réputation de la petite troupe est vite remise en cause. Le 2 février 1886, le tribunal civil de Hanoi prononce la faillite du sieur Deschamps Julien, artiste dramatique, cafetier, restaurateur [49]. Finalement, il est condamné le 17 mars à deux ans de prison pour banqueroute simple [50]. l'Avenir du Tonkin conclut sur les péripéties de la troupe Deschamps qui demeure sans adresse connue :

«Nous lisons dans la chronique théâtrale du Saigonnais à propos des succès de l'acteur Deschamps « M Deschamps est trop connu du public saigonnais ». Il n'est aussi que trop connu du public de Hanoi où il a laissé un passif supérieur à 4000 piastres ; mais nous croyons savoir que les exploits de ce chevalier des colonies va bientôt prendre fin[51]

Hanoi n'entendra plus parler du couple. Mais l'impulsion est donnée et les troupes se succèdent dans les deux grandes villes du Tonkin. Hanoi et Haiphong prennent alors des airs parisiens.

À ces événements initiés hors du groupe des commerçants et des colons, s'ajoutent ceux qui lui sont propres. Aucun commerçant n'organise une fête personnelle. Le rang de chacun est encore trop fragile. Mais des sociétés se constituent et rassemblent tous les colons. La première d'entres elles est la Société civile de Secours aux blessés.

«Un groupe de Français, désireux de procurer aux blessés et aux malades de l'hôpital militaire de Hanoi et des places avoisinantes, les secours et adoucissements moraux et matériels que les règlements administratifs n'ont pu prévoir, s'est constitué en Comité et fait appel au concours des Dames et de tous les Français qui n'ont pas payé, au Tonkin, la dette du sang.» [52]

Bourgouin-Meiffre, de Montaignac et Cousin sont chargés de recueillir les adhésions. La Société civile de Secours aux blessés a pour vocation de rassembler les colons, mais il s'agit de répondre aux besoins des marins et militaires. En d'autres termes, ce n'est pas encore une association créée par et pour les commerçants et les colons. Quelques mois plus tard, en août, la Société de secours organise à Hanoi une soirée musicale et théâtrale au profit des soldats blessés et malades du Tonkin. Les buts de ce rassemblement sont atteints : trois mille cinq cents francs sont recueillis, et surtout la société coloniale s'affiche :

«L'assemblée est des plus choisies et nous constatons avec plaisir la présence des dames françaises de Hanoi : Mme Silvestre, présidente de la société de secours ; Mmes Guiomar et Bourgoin-Meiffre, toutes trois portant au bras le signe consolateur de la croix de Genève ; Mme Vassal, accompagnée de la toute charmante Mlle Vassal ; Mme veuve Beljonne, née de Beire, connue et respectée de tous sous le nom familier de mère de Beire, et dont la bonté de cœur et le dévouement sont devenus légendaires ; Mme Beljonne et sa sœur, Mlle Louise Terras ; Mme Paris, Mme Bernard, Mme Coutel, et la gracieuse Mlle Coutel. Nous saluons ici toutes ces dames, Françaises au cœur fort, qui n'ont pas craint d'abandonner la mère patrie pour accompagner, malgré les risques et les dangers de la guerre, leurs époux, leurs parents, leurs enfants. Honneur à elle !» [53]

Suit la naissance d'autres sociétés, cette fois des sociétés créées par et pour les colons [54]. Le 22 juillet 1887, un comité provisoire est chargé d'étudier le projet d'une constitution d'une société hippique. Parmi les membres du comité figurent James, négociant pour la Maison Denis frères et Chesnay colon et publiciste dans l'Avenir du Tonkin [55]. Une telle société apparaît comme indispensable aux yeux des colons, surtout après la journée du 27 mars, où une deuxième réunion hippique avait rassemblé tous les habitants d'Hanoi, mais aussi de Haiphong venus profiter de l'événement. Les tribunes offrent une nouvelle occasion pour les femmes des négociants de se montrer :

«Nous remarquons Mme et Mlle Boulanger, Mmes Bernhard, Kœnig, Coutel, Mlles Coutel, Mme Beljonne, Mlle terras, Mme Jeanning, Mme et Mlle Morel, Mme Huardel, Mlle Mehl, Mmes Schneider, Cousin, Dumas, Wibeaux et beaucoup d'autres dont nous regrettons de ne pas connaître les noms afin de pouvoir les citer ici.» [56]

En 1893, Hanoi comporte une société philharmonique, une société de gymnastique et un nouveau Cercle. En 1893, la ville de Haiphong compte également un Cercle et une société des courses, auquel s'ajoutent en 1896 la pédale haiphonaise et le cercle Le Banian. Les loges maçonniques sont présentes : à Hanoi en 1893, on trouve la Fraternité tonkinoise, et à Haiphong en 1895, l'Etoile du Tonkin. Autant de lieux pour structurer ce groupe de commerçants et de colons. Certains d'entre eux sont omniprésents. Parmi ceux-ci, les frères Schneider, l'aîné étant libraire et papetier et le second imprimeur ; Julien Blanc, pharmacien ; Ferdinand Daurelle, négociant ; les frères Guillaume, importants entrepreneurs…

Les Chambres de Commerce surtout, témoignent de la vitalité du groupe. Celle d'Hanoi compte parmi ces membres les frères Schneider ; Julien Blanc ; Antoine Lacaze, un des premiers négociants arrivés dans la capitale du Tonkin, depuis la Cochinchine ; les frères Guillaume ; Paul Leyret, entrepreneur ; Bourgoin-Meiffre ; Louis Kalischer, propriétaire du Bazar de Paris… Les mêmes noms reviennent d'une année sur l'autre. Certains d'entre eux animent la chronique mondaine de l'Avenir du Tonkin. Antoine Lacaze marie sa fille à un capitaine d'infanterie de marine, Roucoules. Mahé, Vice-Résident d'Hanoi, fait ce jour-là fonction d'officier de l'état civil. Son discours est révélateur :

«Laissez moi vous dire combien je suis touché de l'honneur d'avoir célébré une union où tout ce qui peut faire le bonheur de la vie se trouve si heureusement réuni. Je n'ai pour cela, en effet, Madame, qu'à songer à la situation des plus hautes et des plus honorables que M. Lacaze a su se créer en Cochinchine et au Tonkin ; je n'ai qu'à regarder, Monsieur, l'uniforme que vous avez l'honneur de porter. Dans ces pays lointains, auxquels nous nous attachons tant parce que nous y voyons flotter les couleurs françaises, n'est-ce pas un gage d'espérance et d'avenir que de voir se former des liens comme ceux qui vous unissent ?» [57]

Toute la population européenne d'Hanoi se trouve réunie à ce mariage : hauts fonctionnaires, officiers et colons sont heureux de témoigner leur amitié et leur estime pour la famille Lacaze.

Enfin, la composition des conseils municipaux est éloquente. Une commission municipale consultative est créée à Hanoi le 1er mai 1886. Huit de ses douze membres sont des commerçants ou des entrepreneurs : Bourgoin-Meiffre, Delmas, Lacaze, Lehman, Wehrung et Wibaux, négociants ; Leyret et Viterbo, entrepreneurs [58]. On y retrouve des noms connus… L'arrêté de la résidence d'Hanoi du 10 décembre 1887 nomme de nouveaux membres. Cette fois, la totalité des douze membres sont employé, commerçant, colon ou entrepreneur [59]. Il s'agit de Alavaill, voyer architecte ; Delmas, avocat ; Henry, directeur de la Banque de l'Indochine ; Vibaux, négociant ; Lacaze, négociant ; Leyret, architecte ; Fellonneau, agent des Messageries fluviales ; Debeaux, négociant ; Dumas, négociant ; Ernest Schneider, imprimeur ; Viterbo, commerçant ; et Henri Guillaume, également commerçant. En 1896, Lacaze, Blanc et Viterbo sont toujours conseillers municipaux, Antoine Lacaze étant même 1er adjoint. Les mêmes éléments peuvent être avancés concernant la ville d'Haiphong.

Parmi les membres des Chambres de Commerce et ceux des Conseils municipaux, une quinzaine de noms se retrouvent d'année en année, d'une instance à l'autre. En quelques années, certains commerçants et colons ont donc réussi à s'imposer durablement parmi les élites de la nouvelle colonie du Tonkin. Dans leur livre l'Indochine, la colonisation ambiguë, Pierre Brocheux et Daniel Hémery montrent que les diverses pressions nées au moment de la conquête de 1883 répondent aux intérêts coloniaux classiques. Ils citent ainsi l'administration gambettiste ; le négoce et le colonat de Cochinchine ; les affairistes au nombre desquels figure Jean Dupuis ; l'Armée et la Marine ; sans oublier le rôle des Missions. Cependant, les deux auteurs notent que :

«Ces pressions n'ont eu de succès que parce qu'elles apparaissaient comme des réponses à une problématique économique plus fondamentale… D'une part la colonisation de la péninsule a été le tremplin de l'expansion en Chine du capital financier français en voie de formation. D'autre part, l'Indochine a été dans la longue durée le lieu d'accumulation et de formations d'importantes fractions de ce capital financier, en particulier du puissant groupe de la Banque de l'Indochine.» [60]

Il ne faudrait pas pour autant oublier ces pionniers de la colonisation qu'ont été les commerçants et les colons français du Tonkin. Présents tout au long de la conquête à l’origine de laquelle ils jouaient un rôle capital, ils ont su se créer des occasions pour peser sur les orientations de la nouvelle colonie et s'y imposer comme un pôle incontournable.



 


Sources manuscrites

La Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne conserve un fonds Jean Dupuis, dont le manuscrit MS 432.

Les archives de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Marseille comportent quelques dossiers concernant l'Indochine, dont la cote MQ 54/39, chemise Tonkin.


Sources imprimées

Le Centre d'Archives d'Outre-Mer conserve sous la côte : "Bibliothèque AOM /30504/année", le journal L’Avenir du Tonkin.

Annuaire de l'Indochine française, 1890, conservé au Centre d'Archives d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence, références Bib/aom/A/39/1890.

Le Tonkin en 1893, Hanoi, 1893, 112 p.

Ferry J., Le Tonkin et la Mère-Patrie, témoignages et documents, Victor Havard éditeur, Paris, 1890, 406 p.

Gaisman Albert, L'œuvre de la France au Tonkin, la conquête, la mise en valeur, préface de J.-L. de Lanessan, Paris, F Alcan, 1906, 240 p.

Joleaud-Barral, La colonisation française en Annam et au Tonkin, Paris, librairie Plon, 1899, p. 52.

Millot Ernest, Le Tonkin, son commerce et sa mise valeur, Paris, Challamel et Cie, 1888, 277 p.

Vial P., L'Annam et le Tonkin, Bordeaux, Imprimerie Gounouilhou, 1885, p. 16.

Bibliographie

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Devillers P., Français et Annamites, Partenaires ou ennemis ?, 1856-1902, Paris, Denoël, 1998, 517 p.

Fourniau C., Vietnam, domination coloniale et résistance nationale 1858-1914, Paris, Les Indes Savantes, 2002, 845 p.

Fourniau C., Trinh Van Thao, Le contact colonial franco-vietnamien, le premier demi-siècle (1858-1911), Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1999, 289 p.

Klein Jean-François, Ulysse Pila vice-roi du Tonkin, 1837-1909, Lyon, Éd. Lyonnaises d'Art et d'Histoire, 1994, 160 p. 

Meyer C., La vie quotidienne des Français en Indochine 1860-1910, Hachette, Paris, 1985, 298 p.

Nguyen Van Ky, La société vietnamienne face à la modernité, Le Tonkin de la fin du XIXème siècle à la seconde guerre mondiale, L’Harmattan, Paris, 1995, 436 p.

Mots clés 

Tonkin, Hanoi, commerçant, colon, entrepreneur, concessions, Jean Dupuis, Antoine Lacaze, Jules Bourgoin-Meiffre, Chambres de Commerce, cercles, associations, conseils municipaux.

Résumé

Parmi les Français du Tonkin à la fin du XIXe siècle, les commerçants sont absents des recherches historiques. Pourtant, le commerce a été une légitimation de la conquête. Les premiers commerçants sont arrivés avec la flotte de Jean Dupuis, explorateur du fleuve Rouge. Leurs activités sont variées : commerce en tout genre, gestion de concessions diverses, début de l’industrie…
Les premiers temps sont difficiles : la concurrence est rude avec les Chinois, les Anglais et les Allemands ; et le Tonkin est loin d’être pacifié. Pourtant certains réussissent rapidement et prétendent tenir leur rang dans la toute jeune colonie. Il s’agit de trouver sa place entre missionnaires, marins et fonctionnaires. Le groupe des négociants est très minoritaire. Son émergence sur la scène du pouvoir se fait par étapes : jouer des querelles entre l’Administration et la Marine, s’approprier des événements de la vie de la colonie, se constituer en Chambre de Commerce et en Chambre d’Agriculture, participer à la vie municipale…

Abstract

Among the French people who were living in Tonkin during the end of the 19th century, no research was done regarding the traders. However, conquest was legitimated by trading. The first traders arrived with the expedition of Jean Dupuis, an explorer of the Red river. Their activities were varied : all kind of trading, management of different type of leasing, beginning of the industry.
First it was a difficult time: concurrence was hard with the Chinese, the English and the Germans; and Tonkin area was far from being a peaceful place. However some succeed very quickly and wanted to keep up their positions in this young colony. They have to find their own place between missionaries, sailors and officials. There are very few of them but their influence is growing step by step : they take advantage of disputes between the administration and the sailors, they take for their own credits the social events of the colony, they set up chambers of commerce and chambers of agriculture, and they get involved in the city life.


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[1] In Devillers P., Français et Annamites, Partenaires ou ennemis ?, 1856-1902, Paris, Denoël, 1998, p. 12.
[2] In Avenir du Tonkin, n° 20 du 25 juin 1885.
[3] Idem, n° 2 du 26 juin 1886.
[4] Idem, n° 6 du 24 juillet 1886.
[5] Idem, du 11 juin 1887.
[6] A Brebion puis Antoine Cabaton, Dictionnaire de bio-bibliographie générale ancienne et moderne de l'Indochine française, Académie des sciences coloniales, annales, tome VIII, Paris, Société d'éditions géographiques, maritimes et coloniales 1935, 446 p.
[7] Dossier conservé au Centre d’Archives d’Outre Mer sous la cote INDO GGI F 20 (6).
[8] In Avenir du Tonkin, n° 160 du 6 juillet 1889.
[9] Ouvrage collectif : Fourniau C., Trinh Van Thao, Le contact colonial franco-vietnamien, le premier demi-siècle (1858-1911), Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1999, 289 p.
[10] Brocheux P., Hémery D., L’Indochine, la colonisation ambiguë, 1858-1954, Paris, La Découverte, 1995, 431 p.
[11] Nguyen Van Ky, La société vietnamienne face à la modernité, Le Tonkin de la fin du XIXème siècle à la seconde guerre mondiale, L’Harmattan, Paris, 1995, 436 p.
[12] Meyer C., La vie quotidienne des Français en Indochine 1860-1910, Hachette, Paris, 1985, 298 p.
[13] In Meyer C., op. cit., p.62.
[14] Le Tonkin en 1893, Hanoi, 1893, 112p.
[15] GAISMAN Albert, L'œuvre de la France au Tonkin, la conquête, la mise en valeur, préface de J L de Lanessan, Paris, F Alcan, 1906, 240 p.
[16] Vial P., L'Annam et le Tonkin, Bordeaux, Imprimerie Gounouilhou, 1885, p. 16.
[17] Ferry J., Le Tonkin et la Mère-Patrie, témoignages et documents, Victor Havard éditeur, Paris, 1890, 406 p.
[18] Ferry J., op. cit., p.190.
[19] Joleaud-Barral, La colonisation française en Annam et au Tonkin, Paris, librairie Plon, 1899, p. 52.
[20] MILLOT Ernest, Le Tonkin, son commerce et sa mise valeur, Paris, Challamel et Cie, 1888, 277 p.
[21] Cette lettre datée du 12 janvier 1884 est conservées dans les archives de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Marseille, sous la cote MQ 54/39, chemise Tonkin.
[22] L’Avenir du Tonkin, 20 avril 1889, N° 149. Quotidien conservé au Centre d'Archives d'Outre-Mer sous la côte : "Bibliothèque AOM /30504/1889".
[23] Idem.
[24] In
L'Avenir du Tonkinn, 22 novembre 1885, n° 34.
[25] On trouve dans
L'Avenir du Tonkin du 1er janvier 1887 les renseignements suivants : la société en commandite "Kœnig, Wehrung et Cie" est formée entre MM. Kœnig, Wehrung et la maison Léopold Bing Fils et Gans pour l'exploitation de la maison de commission et d'importation pour l'Indochine, par acte sous seing privé, à Paris, le 25 juin 1885.
[26] In L'Avenir du Tonkin, 5 avril 1885, n° 12.
[27] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mai 1885, n° 17.
[28] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mars 1886, n° 48.
[29] In
L'Avenir du Tonkin, 1er janvier 1887.
[30] Il est difficile de donner un nombre précis : beaucoup de Français arrivent à Haiphong et Hanoi pour établir un commerce ou se lancer dans une exploitation agricole. Mais les morts sont nombreux et d'autres repartent après un premier échec. Arrivées, décès, départs se cumulent sans qu'il soit possible d'avoir un nombre fixe pour une période longue. Mais les annonces de la presse, divers fonds d'archives et les ouvrages d'époque permettent d'avancer le nombre de trois cents commerçants et colons comme plausible, même s'il reste à l'affiner sur des périodes successives courtes.
[31] In L'Avenir du Tonkin, 15 décembre 1884, n° 1.
[32] Annuaire de l'Indochine française, 1890, conservé au Centre d'Archives d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence, références Bib/aom/A/39/1890.
[33] A noter la disproportion entre le nombre de commerçants et de colons installés sur une longue durée et l'estimation précédente fournissant le nombre de Français tentant l'aventure.
[34] In
L'Avenir du Tonkin, 15 décembre 1884, n° 1.
[35] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432. Lettre de Jean Dupuis à M. E Bouchet, écrite depuis Haiphong, le 25 septembre 1883.
[36] Idem.
[37] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432. Lettre de Jean Dupuis à Mme Chalendard, écrite depuis Haiphong, le 6 octobre 1883.
[38] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432. Lettre de Jean Dupuis à M. Ferrouillat, écrite de puis Canton, le 16 octobre 1883.
[39] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432. Lettre de Jean Dupuis à M le comte de Chappeleine, écrite depuis Haiphong, le 8 novembre 1883.
[40] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432.
[41] In
L'Avenir du Tonkin, 15 janvier 1885, n°4.
[42] In
L'Avenir du Tonkin, 15 juin 1885, n°19.
[43] Idem.
[44] In
L'Avenir du Tonkin, 25 février 1885, n°8.
[45] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mars 1885, n°11.
[46] In
L'Avenir du Tonkin, 15 avril 1885, n°13.
[47] In
L'Avenir du Tonkin, 15 juin 1885, n°19.
[48] In
L'Avenir du Tonkin, 10 décembre 1885, N°36.
[49] In
L'Avenir du Tonkin, 12 février 1886, N°42.
[50] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mars 1886, N°48.
[51] In
L'Avenir du Tonkin, 15 mars 1886, N°46.
[52] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mars 1885, n°11.
[53] In
L'Avenir du Tonkin, 22 août 1885, n°25.
[54] Daniel Roche dans la France des Lumières, montre comment les liens sociaux se créent dans les sociétés savantes et dans les salons littéraires. Ces cercles dynamisent la sociabilité : "La société des salons est traversée par des luttes de distinction dont l’enjeu est d’abord le contrôle de la vie mondaine, ensuite de la vie intellectuelle". (Fayard, 1993, p. 399). Il en va de même pour les associations constituées par les négociants français d'Indochine qui s'imposent ainsi sur la vie publique.

[55] In L'Avenir du Tonkin, 30 juillet 1887, n°59.
[56] In L'Avenir du Tonkin, 2 avril 1887, n°42.
[57] In L'Avenir du Tonkin, 30 juillet 1887, n°59.
[58] In L'Avenir du Tonkin, 19 juin 1886, n°1.
[59] In L'Avenir du Tonkin, 17 décembre 1887, n°79.
[60] Brocheux P., Hémery D., op. cit., p. 41.


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