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Commerçants et colons français

au Tonkin :

les pionniers oubliés de la colonisation


par Claire Villemagne




«Français et Annamites se sont certes battus avec leurs hommes et leurs armes, mais le jeu s'est dessiné et décidé entre quelques centaines et peut-être même quelques dizaines d'individus : officiers de marine, administrateurs et missionnaires d'un côté, hauts mandarins en face, avec, entre eux, des "traîtres" et des interprètes, car bien peu parlaient la langue de l'autre.»[1]

Dans l'avant-propos de son ouvrage Français et Annamites, Partenaires ou ennemis ? 1856-1902, Philippe Devillers omet de citer, parmi ces individus, l'élément justificateur de toute entreprise coloniale : le colon, qui s'approprie la terre au moyen des concessions, et le négociant. Cette omission est d'autant plus regrettable dans le cas du Tonkin que la conquête de ce territoire a été initiée par un commerçant, Jean Dupuis, sur une initiative purement privée.

Dans cet article, seul le cas de Hanoi est vraiment analysé, du début de la seconde conquête du Tonkin, en 1883, à l'année 1888. La notion de colon est difficile à définir, dans cette première période. Car le colon, au sens strict du terme, n’est pas ou peu représenté. Ceux qui possèdent des concessions sont peu nombreux, et le plus souvent, ils n’essayent pas de modifier l’ancien mode d’exploitation. Certains se contentent de leur nouveau statut de propriétaire, et plusieurs concessions sont annulées quelques années après leur attribution, pour cause de non mise en valeur.

Dans les premiers temps de la colonie, les statuts sont confus, indéterminés et s’additionnent. Le même individu peut être négociant en articles parisiens, exploiter une concession et monter une entreprise industrielle. Numa Jules Bourgoin-Meiffre illustre tout à fait ce mélange des genres. En 1884, il ouvre son commerce de «chemise, mouchoirs, peppermint Get frères, Biscuits à champagne, Banyuls, Chartreuse Garnier» [2]. Membre de la Chambre de Commerce de Hanoi en 1886 [3], nommé adjoint au maire deux ans plus tard, il fait partie des cinquante premiers membres du Comité permanent d’études des questions agricoles, commerciales et industrielles [4]. En 1887, il obtient l’exploitation de la ferme de la badiane [5]. En 1891, il crée une filature à vapeur pour le coton qu’il installe dans une plantation de 8000 hectares qu’il possède sur les bords de la Rivière Noire au mont Bavy [6]. Il dirige également une distillerie à Hanoi, et devient concessionnaire en 1893 d’une seconde concession de 6580 hectares dans la province de Sontay [7]. Personnage haut en couleurs, en décembre 1888, alors qu’il conduit son premier convoi de badiane, il tombe sous les balles des pirates qui le laisse pour mort dans un ravin [8]. Bourgoin-Meiffre est un emblème de cette catégorie floue de commerçants et de colons français. Son ascension rapide est symptomatique de ce qu’ambitionnent les pionniers du Tonkin.

Une recherche plus approfondie est bien sûr souhaitable, tant par un élargissement chronologique que géographique, afin de vérifier le poids de ce groupe social pour l’ensemble de l’Indochine.



I. – UN OBJET D'ETUDES A EXPLORER

L'oubli est révélateur d'une lacune historiographique : aucun ouvrage ne s'intéresse exclusivement à cette population. Dans Le contact colonial franco-vietnamien, le premier demi-siècle [9], les auteurs notent qu' «aucun travail scientifique récent n'a été consacré spécialement à l'ensemble de l'histoire de l'implantation française en Indochine et de ses différents aspects». Sont alors présentés quatre thèmes de recherche concernant le Tonkin : les pressions cochinchinoises en faveur de la mainmise française ; les bandes chinoises, la révolte de Lê Duy Phung ainsi que leur rôle dans l’instabilité tonkinoise ; les hésitations politiques des années 1870 ; et enfin les aspects militaires et politiques de la conquête et de la pacification. Dans ce guide, l’expansionnisme cochinchinois est approché, entre autres, par le rôle de certaines maisons commerciales (les auteurs citent les Compagnies Roque et Denis frères). Nulle part ailleurs le sujet n’est proposé ou évoqué. Il semble absent de toutes problématiques relatives à la conquête du Tonkin.


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Cette rareté se retrouve dans les publications concernant l’expansionnisme français en Indochine. L'historiographie de l'Indochine française témoigne jusqu'alors d'une préoccupation majeure, celle d'évaluer la confrontation entre colons et colonisés, d'apprécier la violence inhérente à l'imposition coloniale et de mesurer le degré de rupture avec la société vietnamienne, traditionnelle et confucéenne. Les synthèses récentes concernent en conséquence, principalement, les aspects politiques et diplomatiques du sujet, ainsi que la réaction vietnamienne. Ainsi l’ouvrage de Pierre Brocheux et de Daniel Hémery [10] analyse-t-il le contact entre colonisateurs et colonisés. De même celui de Philippe Devillers cité en introduction. Nguyen Van Ky dans sa présentation du Tonkin, de la fin du XIXème siècle à la seconde guerre mondiale [11], s’attache à dégager les conséquences sociales et culturelles de la présence française dans la société vietnamienne. Les Français intéressés et concernés par la mise en valeur de cette nouvelle conquête sont pour ainsi dire absents des travaux concernant leur entreprise. Seul Charles Meyer dans sa Vie quotidienne des Français en Indochine [12], s’intéresse spécifiquement à ces Français expatriés outre-mer. Mais les colons et commerçants ne sont pas le centre de cette étude. Il s’agit plutôt d’une chronique sociale dressée sur un demi-siècle mettant en lumière divers groupes : marins, missionnaires, explorateurs, administrateurs, planteurs, aventuriers, commerçants. Les frères Roque et les frères Denis tiennent une place particulière parmi ceux-ci (ces mêmes compagnies mises en exergue dans "le guide de recherches" Le contact franco-vietnamien cité précédemment…). L'auteur présente deux catégories de négociants basés en Cochinchine : quelques hommes d'affaires et gens du négoce, grands négociants qui peuvent se lancer dans des affaires, et les «revendeurs de conserves, détaillants en vins et spiritueux, boutiquiers spécialisés dans l'article de Paris ou ses imitations allemandes…» [13], souvent issus du corps expéditionnaire. Après quelques années passées sur les rives du Mékong, ils s'installent dans une nouvelle vie exotique et plus dépaysante. Dans un territoire qui reste à conquérir, le Tonkin, Charles Meyer note que les Français installés dès 1883 sont très peu nombreux parmi les civils. Et là encore ce sont les fournisseurs de conserves et de liqueurs auprès des marins qui sont les plus nombreux. Hormis ces renseignements anecdotiques les colons et les commerçants français restent introuvables au rayon "histoire" des librairies.


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Ces études prolongent les préoccupations de la fin du XIXème siècle : sont dignes d’intérêt les marins, les fonctionnaires et les missionnaires. Les colons sont déjà décrits comme des mercanti, petits vendeurs d’apéritif sans importance. Des ouvrages publiés à cette époque renseignent les Français sur ce qu'est ce nouveau territoire conquis. Leur composition est invariable : l'auteur présente d'abord les données géographiques et climatiques du Tonkin en précisant bien que les Européens peuvent s'y adapter facilement. Ensuite les liens entre la France et le royaume d'Annam sont exposés, fournissant une sorte de légitimité historique à l'entreprise coloniale, dans le droit fil de Pigneau de Béhaine. Le récit de l'exploration du fleuve Rouge et des expéditions de Garnier et de Rivière constitue la partie héroïque du livre. Viennent ensuite les descriptions de la population - souvent envisagée sous l'angle d'une main d'œuvre habile et docile - et des ressources pouvant être exploitées dans les trois domaines : agricole, industriel et commercial. La mise en valeur est toujours amplement développée.

Ainsi l'ouvrage Le Tonkin en 1893 [14] présente-t-il la situation financière, agricole, commerciale et industrielle. Il en est de même concernant celui d'Albert Gaisman publié en 1906 L'œuvre de la France au Tonkin, la conquête, la mise en valeur [15] avec une préface de J. L. de Lanessan, ancien Gouverneur général du Tonkin entre 1891 et 1894. Paulin Vial, directeur de l'Intérieur en Cochinchine publie une brochure en 1885 où il décrit la nouvelle possession française, ajoutant qu' :

«...une colonie n'a de valeur qu'autant qu'elle est exploitée par une population pacifique, organisée, adonnée à l'agriculture, à l'industrie et au commerce. Ces conditions de prospérité existent en Indochine.» [16]

Un des ouvrages les plus emblématiques, Le Tonkin et la Mère-Patrie [17] de Jules Ferry, offre également une place importante aux ressources de la nouvelle colonie. Les produits divers (dont le commerce) sont longuement présentés durant plus de 70 pages. Ferry cite des lettres adressées par des négociants à la Société de Géographie commerciale. L'une d'elle décrit Hanoi :
«Là existe l'industrie du pays. Les maisons françaises sont déjà nombreuses (…), et il s'en établit tous les jours de nouvelles. Il s'y trouve beaucoup de petits négociants, il est vrai ; mais aussi les maisons sérieuses ne manquent pas ; nous ne sommes pas seuls, cependant, car nous avons à lutter contre des maisons allemandes, pas nombreuses, mais très importantes, et contre les Chinois qui, certes, sont les principaux négociants…» [18]
Malgré ces écrits vantant l'attrait commercial inhérent à la mise en valeur du Tonkin, apparaît déjà l'idée tenace suivant laquelle les Français ne sont pas doués pour le commerce. Des observateurs se plaignent que leurs activités se limitent trop souvent au petit commerce de proximité. Ce ne sont que des marchands de comestibles qui, de plus, sont tout à fait incapables de rivaliser avec les Chinois. Quant aux affaires lucratives, elles sont réservées aux maisons étrangères anglaises, voir allemandes ! Il faut donc motiver les volontaires. Joleaud-Barral, membre de la Société de Géographie commerciale, encourage les candidats au départ, dans La colonisation française en Annam et au Tonkin. Il leur présente Hanoi comme la ville où tout reste possible :
«Tandis que Saïgon par exemple est une ville presque exclusivement habitée par des fonctionnaires coloniaux, aux habitudes réglées de sieste, d'absinthe et de potins, que les fortunes y sont faites, les situations acquises ; Hanoï avec ses cinq journaux quotidiens, ses deux revues illustrées, ses habitants âpres à la lutte, ses querelles de police municipale, ses aventuriers, ses commerçants intelligents et assoifés de fortune, ses avocats retors et avisés, a un caractère absolument original[19]

Dans tous ces ouvrages la question du Tonkin est perçue sous l'angle du commerce. La question est majeure, elle est au cœur du processus de colonisation : la France colonise au Tonkin par et pour le commerce. Le Tonkin ne peut pas être une colonie de peuplement comme l'Algérie. Le Delta du Fleuve Rouge est très peuplé, la production de riz ne suffit pas toujours, d'ailleurs son exportation est interdite. Réelles ou imaginaires, les promesses de richesses sont énormes au Tonkin. Les colons et commerçants de Cochinchine sont parmi les premiers concernés. Il faut dire que les cartes géographiques utopistes et les discours prometteurs se multiplient dans la presse, diffusant deux thèmes : celui des débouchés commerciaux vers le Yunnan et celui des ressources minières innombrables de l'ensemble de la région.

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Jean Dupuis (1829-1912)

Ces renseignements sont pour la plupart fournis par Jean Dupuis et par son associé, Ernest Millot. Ils animent des conférences dans les Chambres de commerce, dans les Sociétés de géographie commerciale et publient livres et brochures. Ainsi, Ernest Millot publie en 1888 Le Tonkin, son commerce et sa mise en valeur [20]. Jean Dupuis est présent au Congrès international de Géographie commerciale qui se déroule du 28 au 20 septembre 1878, en tant qu’explorateur du Fleuve Rouge au Tonkin et de la Chine occidentale, membre de la Société académique indochinoise, vice-président de la section de la Société de géographie commerciale, membre du Conseil de la Société des études coloniales et maritimes, et membre de la Société de géographie de France. Considérant que la voie du Tonkin est la plus courte et la seule facilement accessible pour pénétrer dans les provinces du sud-ouest de la Chine, et que le traité du 15 mars 1874, conclu entre la France et l'Annam, ouvre cette voie au commerce de toutes les nations, ce même Congrès émet à l’unanimité les vœux suivants : 1° Que cette voie soit signalée à l'attention du commerce international ; 2° Que la France prenne des mesures pour appliquer l'exécution dudit traité.

La période entre 1876 et 1884 correspond aux démarches que les deux hommes entreprennent en vue d'obtenir des indemnités, à la suite de la liquidation de leur expédition du Fleuve Rouge en 1875. Enfin une issue est trouvée en 1884, année où les gouvernements français et annamite s'entendent pour une indemnisation. D'ailleurs la carte du Tonkin et du Yunnan qui circule alors dans la presse est établie d'après les informations de Jean Dupuis. Elle est rapidement brocardée sous le nom de "carte aux pépites" par les opposants à toute expansion française dans l'Empire d'Annam.
Sans aucun doute ces publications contemporaines des événements remplissent une fonction de propagande favorable à un protectorat sur le Tonkin. Néanmoins, elles traduisent une certaine réalité économique et sociale dans la toute jeune colonie, puisque le nombre de concessionnaires et de négociants est sans cesse en augmentation et que leurs affaires se multiplient.


 

 

II. - DES COMMERÇANTS PRÉSENTS TOUT AU LONG

DE LA CONQUÊTE


Les premiers faits d'armes français au Tonkin trouvent leur origine dans une entreprise commerciale privée. Jean Dupuis et Ernest Millot sont en effet les initiateurs de la question. À la suite du traité de Tien-tsin, Hankeou, port chinois sur le Yang-tsé-kiang, est ouvert aux Européens en avril 1861. Jean Dupuis s'y installe et y fonde un comptoir de commerce. Au fil des années, il apprend l'écriture et s'informe des mœurs et coutumes du pays. Rapidement il maîtrise la langue chinoise. Ses nombreux voyages le lient à de prestigieux mandarins et à de très hauts dignitaires dont les relations lui assurent des contrats importants. En 1868, il se rend pour la première fois au Yunnan dont il revient émerveillé. Dès lors il n'a de cesse de satisfaire les commandes d'armes de ses clients, les autorités de la province, le vice-roi et le Fou-Tai, afin d'éradiquer la rébellion musulmane qui fait rage depuis 1855.

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Hankéou en 1929 (Paul Féval)

Quant à Ernest Millot, c'est un négociant français établi à Shanghai depuis 1864. Le port de cette ville est ouvert au commerce européen depuis le traité de Nankin de 1842. En janvier 1865, il y crée un comptoir, Ernest Millot et Cie, maison d'importation de tissus de laine et de cotons français, ainsi que d'articles de Paris, et d'exportation pour la France de nombreux produits chinois, dont la soie, le thé, la cannelle, l'indigo, et les poteries. Grâce au développement de ses affaires, il acquiert une situation importante dans la colonie française de Shanghai, et en devient conseiller municipal en 1866, puis président du conseil d'administration durant quinze années.

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Shanghaï en 1869, à l'époque où Ernest Milliot y commerce

Tous deux s'associent pour explorer le Fleuve Rouge et ainsi ouvrir une voie oubliée de liaison entre le Tonkin et le Yunnan. Il semble en effet que les Chinois utilisaient auparavant le fleuve Rouge, avant que la piraterie ne rende l’entreprise malaisée. L'expédition sous pavillon chinois part de Hongkong le 26 octobre 1872. Malgré de multiples obstacles dressés par les autorités annamites, elle est de retour à Hanoi le 30 avril 1873, après avoir effectué une première livraison à Yunnan-fou. Cet événement arrive dans un contexte trouble pour les relations franco-annamites. Depuis 1867, la France occupe l'ensemble de la Cochinchine en violation du traité de Hué du 16 avril 1863 dans lequel l’empereur d’Annam, Tu-Duc, confirme la cession de seulement trois provinces. Il s'agit pour le Contre-Amiral Dupré, Gouverneur de la Cochinchine, de faire reconnaître la tutelle française sur l'ensemble de la province par la Cour de Hué. Commerce et politique s'entremêlent dans l'expédition de Francis Garnier.

Les autorités annamites demandent au Gouverneur de Cochinchine d'arbitrer leur conflit avec Jean Dupuis, de le chasser lui et son personnel du Tonkin. En effet, il s'agit de ressortissants français en situation de complète infraction au traité de Hué qui interdit aux étrangers de circuler ou de résider dans l'Empire d'Annam. Le Contre-Amiral Dupré choisit Francis Garnier pour intervenir. Dès son arrivée à Hanoi, l'officier de marine défend les intérêts de son compatriote et réclame l'ouverture du Fleuve Rouge au commerce, entorse inadmissible du point de vue annamite au traité de 1863. En but à l'hostilité des mandarins, la petite troupe française prend d'assaut la citadelle de Hanoi le 20 novembre 1873 et se lance à la conquête du delta tonkinois. Cette première incursion française se terminera tragiquement le 21 décembre 1873, avec la mort de Francis Garnier.

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Dupuis et Millot sont bientôt suivis par d'autres, à la recherche d'une fortune rapide et facile, dans ce Tonkin prometteur de richesses puisque abondamment peuplé : un marché à conquérir. La seconde conquête française de cette province est l'occasion de découvrir des témoignages de la présence de commerçants français. Il semble que la Société franco-tonkinoise fondée par Eugène Kœnig et Louis Gardanne en 1881 soit la première maison de commerce établie à Hanoi. S'ils ont pu réaliser cette affaire dans un pays alors méconnu par la plupart des Français, c'est grâce aux encouragements de Jean Dupuis et à l'appui de quelques maisons de Marseille. Dans un courrier adressé au Président de la Chambre de Commerce de Marseille [21], Louis Gardanne, agent à Marseille et membre associé de la Société Franco Tonkinoise, retrace les débuts difficiles de cette maison de commerce :

«
Leurs débuts ne furent pas exempts de difficultés et de peine ayant eu à lutter contre l'invasion des produits anglais et allemands seuls connus alors et livrés à plus bas prix que les produits français qu'ils avaient amenés. Par leurs efforts intelligents, leurs marchandises finiront par devenir en faveur auprès des indigènes qui en apprécient la supériorité. Dès lors le succès était assuré et se traduisait pardes résultats tout à fait inespérés

Il faut relativiser ce succès revendiqué par Louis Gardanne. En 1889, les statistiques commerciales des colonies françaises, publiées par le département de la marine, comprennent l’Annam et le Tonkin. Elles fournissent l’occasion de constater la faible place qu’y occupent les produits d’origine française :
«Sur un total de 48 420 526 francs (importations et exportations), le commerce entre la France et le Tonkin ne figure que pour 6 240 778 francs dont 6 073 520 francs à l’importation. Sur ce chiffre, il y a 2 221 643 francs de vins, 408 076 francs de liqueurs, 100 000 francs de café, 437 075 francs de conserves alimentaires, 274 196 francs de ciment, 112 300 francs d’acier et 102 433 francs de fer, enfin 120 165 francs de papiers et de fournitures de bureau, 575 389 francs de quincaillerie.

Ces produits, les seuls dont l’importation atteigne ou dépasse 100 000 francs rentrent tous, on le voit, dans la catégorie des fournitures ou du matériel destinés à l’Administration. Les objets d’origine française n’entrent encore que dans une proportion minime, pour ne pas dire nulle, dans la consommation indigène.» [22]
En Cochinchine, les résultats ne sont guère plus satisfaisants. Les commerce avec la France représente 4 441 312 francs sur 45 699 734 francs.

Les difficultés que rencontrent les négociants français au Tonkin ne manquent pas : la concurrence des commerçants chinois et celle des produits anglais ou allemands sont les plus souvent citées. Mais quelquefois les événements s'en mêlent, compliquant encore l'affaire. Ainsi Kœnig doit-il faire face à un fait complètement imprévu qui met en péril l'état prospère de ses affaires :

«Le 19 mai dernier, après la sortie malheureuse d'Hanoi où le commandant Rivière et d'autres vaillants compatriotes trouvèrent une mort glorieuse mais épouvantable, et les troupes échappées au massacre à peine rentrée dans la place, un conseil de guerre décida que toutes les maisons et construction entourant la concession française seraient détruites par le feu dans un rayon de 200 mètres. Mon associé, seul à Hanoi à ce moment, fut avisé à midi seulement de la résolution extrême prise par le conseil de guerre et mis en demeure d'abandonner la maison et de rallier au plus vite le Consulat de France, seul refuge assuré.» [23]

Aidé de sa femme et de son neveu, l'infortuné Kœnig a juste eu le temps de sauver de menus effets indispensables et les livres de commerce. Quelques mois plus tard son associé entreprend donc des démarches en vue d'être indemnisé de leur mésaventure. Leur maison renfermait alors des marchandises pour une valeur globale de 18 000 piastres. Louis Gardanne explique que cette somme représente " tout notre avoir, le fruit d'un travail persévérant, nos économies, le gage des intérêts qui nous étaient confiés". L'entreprise a dû se relever de ses déboires puisque le journal l'Avenir du Tonkin [24] publie, le 22 novembre 1885, une annonce concernant la création d'une maison de commission et d'importation pour l'Indochine sous la raison sociale "Kœnig, Wehrung et Cie" [25]. Le siège social est fixé à Paris, 74 rue d'Hauteville, et la société est située au quai de Phu-xa, à Hanoi. Le capital est fixé à deux cent mille francs, cent vingt-cinq mille francs avancés par Eugène Kœnig, vingt-cinq mille francs par Charles Wehrung, les cinquante mille francs restants sont versés par des commanditaires.

Charles Wehrung est alors depuis plusieurs mois, installé à Hanoi. En avril 1885, il devient membre du comité de vigilance chargé de visiter les malades à l'hôpital pour la société civile de secours aux blessés [26]. Il est alors désigné comme correspondant du journal le Temps. Il s'intéresse ensuite au commerce et devient le seul agent dépositaire au Tonkin de la Compagnie anonyme des Forges de Chatillon et Commentry, dont les usines sont à Sainte-Colombe, Aucy-le-Franc, Montluçon et Tronçais [27]. Les deux futurs associés travaillent désormais ensemble : les commandes sont à adresser à Eugène Kœnig et Cie à Hanoi. Au Tonkin, Wehrung est également accompagné de sa femme, fait rare dans ces premières années de colonisation. En mars 1886, l'entreprise Kœnig, Wehrung et Cie est chargée de la couverture des nouveaux bâtiments de la citadelle [28], en tant que représentant de la fabrique de tuiles métalliques Duprat. Et lorsqu'un acte enregistré auprès de la Résidence de France le 31 décembre 1886 [29] met un terme à leur association et dissout leur société, ils ont chacun acquis une notoriété personnelle suffisante pour s'afficher sans crainte dans la colonie.

L'exemple de ces deux commerçants est révélateur. Les premières années de la présence française au Tonkin sont celles où l'on peut se construire une profession, commerçant, et de là un nom et une renommée. Et ils sont près de trois cents [30] à se lancer dans l'aventure. Dans ce paysage, la création de l'Avenir du Tonkin, le 15 décembre 1884, marque une évolution sensible pour les Français de la colonie. Il s'agit de la première publication lancée à Hanoi. Le journal se veut commercial, agricole et industriel, et il se propose de communiquer tous les renseignements commerciaux nécessaires aux nouveaux arrivants. Jules Cousin, son rédacteur en chef, présente ainsi la vocation du journal : 

«À l'heure où les complications se multiplient et où l'on ne sait comment se terminera la question de l'Extrême-Orient, il est bien difficile de préciser les intérêts commerciaux de notre colonie naissante. Nous sommes obligés, néanmoins, de constater le mouvement régulier d'émigration au Tonkin, et ce que nous remarquons encore, avec plus de plaisir, c'est l'activité que déploient les immigrants. Chaque courrier nous amène de nouveaux explorateurs et il est hors de doute que la fin des opérations militaires et diplomatiques verra s'ouvrir un mouvement commercial et industriel fort important. Après le commerce et l'industrie, et lorsque nous serons maîtres du Tonkin tout entier, l'industrie agricole et l'agriculture européenne viendront nécessairement s'implanter dans notre Tonkin… Il existe actuellement en France un mouvement très marqué vers le Tonkin. Les capitaux qui, depuis le krach de 1882, ne savaient où déboucher, sont tous disposés à se porter vers cette terre nouvelle ouverte à l'industrie française. Unissons-nous donc tous, prouvons aux capitalistes français que leur confiance est bien placée, et l'Indochine française sera fondée.» [31]

S'installer au Tonkin, s'y construire une nouvelle vie nécessite également de se tailler une place dans ce microcosme social naissant. Or les moyens ne manquent pas pour s'imposer face aux nombreux militaires et aux puissants fonctionnaires.


III. – DES STRATÉGIES D’INTÉGRATION

Il faut attendre le recensement de la population européenne en 1911 pour disposer de chiffres officiels. Pour la période précédente, seul un croisement de diverses sources peut fournir des renseignements qualitatifs et quantitatifs. Une lecture attentive de la presse, et surtout de ses petites annonces, s'avère essentielle. Ces informations doivent être confrontées aux registres d'état civil et aux annuaires. Celui de l'Indochine [32], daté de 1890, ne répertorie guère plus de cent cinquante négociants, entrepreneurs, employés et colons. C'est dire que cinq à six années plus tôt, le groupe qu'ils constituent est peu nombreux [33]. Dans ces conditions, comment se faire entendre au milieu de milliers de soldats et de marins, et de fonctionnaires dont les pouvoirs sont importants ? Dans ces premières années d'occupation où le Tonkin est une colonie en devenir, l'enjeu est de taille. A priori, colons et commerçants sont démunis. L'Administration semble plus intéressée par la gestion des indigènes que par celle de ces compatriotes. Quant à l'Armée, sa seule préoccupation est de réduire ses multiples ennemis : Pavillons Noirs, "rebelles annamites", troupes chinoises régulières. En 1883 et durant les deux années qui suivent, un négociant ne représente rien, individuellement. La constitution d'un groupe est donc un préalable obligé. Mais même rassemblés, commerçants et colons sont trop peu nombreux, trop peu puissants pour être reconnus.

Plusieurs stratégies se mettent alors en œuvre. Tout d'abord les conflits qui opposent l'Administration à l'Armée laissent une voie pour l'émergence d'un troisième groupe. D'autant plus que ces conflits donnent à une entité naissante le pouvoir de soutenir l'un ou l'autre des antagonistes, suivant ses intérêts propres. D'autre part, la toute nouvelle communauté cherche à s'afficher et à occuper la scène sociale publique. Trois méthodes sont déployées : utiliser les événements créés par d'autres, constituer des associations pour organiser des réjouissances collectives, et enfin, lorsqu'une reconnaissance individuelle est devenue possible, provoquer un événement propre. Ses stratégies sont payantes puisque seulement quelques années plus tard, le groupe des commerçants et des colons apparaît structurés dans les Chambres de Commerce d'Hanoi et d'Haiphong. Il se positionne même en leader au sein de la communauté française comme le révèle la composition des conseils municipaux. Le groupe obtenant une telle visibilité dans la nouvelle colonie du Tonkin, une reconnaissance individuelle devient possible pour les colons et les négociants les plus entreprenants. 

En premier lieu, les colons et les commerçants bénéficient donc des tiraillements qui opposent périodiquement militaires et fonctionnaires. Dès les premières heures de la conquête, leurs affrontements s'étalent sur la scène publique.

Le 19 mars 1883, le commandant Henri Rivière est tué au Pont de Papier par les pirates des Pavillons Noirs, là même où était tombé Francis Garnier près de dix ans plus tôt. Cette fois, le gouvernement réagit différemment : le 26 mai 1883, la Chambre vote l'attribution de crédits nécessaires à l'envoi d'une expédition. Le général Bouët, commandant militaire de Cochinchine, reçoit l'ordre de se rendre au Tonkin pour y prendre le commandement supérieur du corps expéditionnaire. Le décret du 8 juin 1883 nomme Harmand, ancien compagnon d'armes de Francis Garnier, Commissaire général civil. Son rôle est de veiller à ce que l'autorité militaire n'étende pas le cercle d'action dans lequel le gouvernement français entend se limiter. Ce dispositif est complété par un troisième homme, l'amiral Courbet, chargé du commandement des forces navales dans le golfe du Tonkin.

Le 20 octobre, Harmand télégraphie au gouvernement qu'il désire quitter provisoirement le Tonkin, l'amiral Courbet détenant la correspondance directe avec le Ministre de la Marine. Quelques jours plus tard, l’amiral Courbet remplace le général Bouët, envoyé en mission. En fait, le général n’a pu garder son commandement dans le climat détestable qui l'oppose au Commissaire civil. Le trouvant trop lent à opérer, Harmand blâme ouvertement le général de ne pouvoir vaincre plus vite. Le général Bouët rentré en France, Harmand se trouve face à l'amiral Courbet et les relations entre fonctionnaires civils et militaires ne se détendent pas pour autant. Cette fois-ci, c'est l'amiral qui sort victorieux de la confrontation : il devient commandant en chef et décide seul des opérations à mener. Le commissaire civil demande alors à être rappeler en France. Son vœu est exaucé fin décembre.

Dans ce tête-à-tête, les commerçants et les colons restent neutres en public. Jules Cousin l'explique dans l'Avenir du Tonkin :

«Il est bien entendu que nous ne nous occuperons jamais de politique ; on en fait tellement en France qu'il n'en reste heureusement plus pour nous. Pas de politique ! Pas de polémique !! Telle est notre devise.» [34]

Par contre, en privé, on ne se prive pas de commentaires. Jean Dupuis qui arrive à Haiphong le 25 septembre 1883, ne manque pas une occasion de railler M. Harmand dans sa correspondance. Dès son arrivée, il prévient Emile Bouchet, député chargé d'examiner sa pétition auprès des Chambres, de l'hostilité du Commissaire général civil à son égard :

«J’ai vu Harmand cet après-midi, il m’a fait une tête impossible. Vous saviez que Ferry avait dit à Paul Bert que M. Harmand ne voulait pas de moi à tout prix, cela était bien la vérité.» [35]

Dans la même lettre il expose sa vision des événements en cours :

«À la suite de l’affaire du 1er septembre, il est survenu un différent entre le général Bouët et M. Harmand ; le général est parti pour Hongkong et de-là en France. Tous les officiers sont furieux contre M. Harmand et beaucoup de civils aussi. Il n’y a que ceux qu’il a amenés de Saigon, avec lui. Il est plus autoritaire qu’aucun amiral. Les officiers comptent beaucoup sur moi pour arranger tout cela avec les Tonkinois et les montagnards ; mais si M. Harmand par jalousie ne veut en rien de mon intervention bien désintéressée cependant : que voulez-vous que je fasse ?» [36]

Entre les deux hommes les tensions vont se multiplier, pour ne laisser à Jean Dupuis qu'un seul espoir : le désaveu de Harmand par le gouvernement et son rappel immédiat en France. Il pourrait alors obtenir un rendez-vous avec l'amiral Courbet et lui confier ses idées sur ce que devrait être l'intervention française. Quoi de plus simple alors que de rallier l'amiral à sa cause ! Enfin libre de ses actions, Jean Dupuis se voit réaliser quelques affaires lucratives avant de regagner Paris et d'obtenir enfin de justes réparations pour sa louable et patriotique participation à la conquête coloniale de la Mère-Patrie.

Mais Harmand tarde à laisser le champ libre à l'explorateur. Les informations se succèdent sur son départ avant d'être à chaque fois démenties par l'administration. Jean Dupuis piaffe d'impatience. La teneur de ses lettres est violente à l'encontre de Harmand, comme on peut en juger dans l'extrait suivant :

«Si ce parvenu orgueilleux faisait quelque chose qui vaille, encore, mais il ne fait que mettre le désordre partout dans ce magnifique pays. Pourquoi n’a-t-on pas envoyé un député, un homme sérieux, comme le Gouverneur de la Cochinchine, M. Thomson, qui est estimé et aimé de tous les honnêtes gens. On devrait se défier de tous ces charlatans qui font de la banque et s’introduisent partout pour se faire recommander en faisant les bons apôtres.» [37]

Et encore :

«M. Harmand fait dire par les journaux de Hongkong que ses bons amis les Annamites se chargent des Pavillons Noirs qui seront sages à l’avenir comme des anges ; en conséquence, nos soldats et marins n’ont plus rien à faire au Tonkin : quelle bouffonnerie ! quel farceur ou imbécile que ce M. Harmand ! il m’a dit à moi-même qu’il n’y avait plus de Pavillons Noirs !…» [38]

Ce qui oppose les deux hommes, ce n'est pas tant un conflit de personnes qu'une réelle divergence d'opinion concernant la politique à mener au Tonkin. Jean Dupuis refuse l'idée, mise en œuvre par Harmand, de traiter avec la Cour de Hué. Il invoque à tous propos la sournoiserie des adversaires et les trahisons possibles (en référence à la non-application du traité de 1874, négocié par Philastre). Il reste persuadé que les autorités annamites ne sont pas légitimes au Tonkin. Elles y oppriment le peuple qui, confiant envers la France, attend la libération de son territoire. Dupuis expose un curieux plan d'alliances à instaurer :

«Il faut surtout se servir des Montagnards avec un corps composé de Chinois, Pavillons Jaunes, ennemis des Pavillons Noirs, qui encadreraient les Montagnards puis commandés par des officiers et sous-officiers des tirailleurs algériens. Avec 3 ou 4 mille de ces gaillards là, avant deux mois, il ne restera pas la queue d’un Pavillons Noirs, sans exposer la vie d’un seul français. Puis on se servira de ce corps, pour établir un cordon sur les frontières de la Chine pour des postes dans tous les défilés. Il y a un autre élément qui viendra se joindre à celui-ci si besoin est : ce sont des musulmans du Yunnan commandés par leurs coreligionnaires de l’Algérie ; avec cela on va tout droit à Pékin, si l’on veut.» [39]

Ces attaques que l'on trouve dans sa correspondance privée se propage rapidement dans la presse, sous l'action de Meyniard, qui s'occupe de ses affaires à Paris. Il lui écrit de Haiphong le 30 octobre 1883 :

«Vous ne manquerez pas de voir M Escoffier du Petit Journal à qui vous communiquerez ma lettre ; je ne lui écris pas par ce courrier, manque de temps. N’oubliez pas Le Prévost de la République Radicale 11 rue Cadet ; le National, le Voltaire, Bourde du Temps, le Gaulois, le Clairon, et surtout ne manquez pas de communiquer tout cela au Figaro[40]

Meyniard est très actif, certainement épaulé par Ducos de la Haille, ancien de l'expédition du fleuve Rouge. Les critiques contre Harmand sont nombreuses et toutes plus acerbes les unes que les autres. La Lanterne du 10 octobre 1883 et le Lyon Républicain du 16 octobre 1883 reportent le différend entre Harmand et Jean Dupuis. Le Petit Journal du 11 novembre 1883 et le Mémorial de la Loire du 27 novembre 1883 reproduisent intégralement une lettre de Jean Dupuis. La République Radicale du 23 novembre 1883, reste mystérieux sur l'identité de son informateur :

«Nous venons de recevoir par le courrier de l’Indochine une lettre datée de Haiphong le 6 octobre. Nous serions heureux de publier cette lettre en entier ; mais la situation de celui qui l’a écrite ne nous permet pas de mêler son nom aux polémiques soulevées par la question du Tonkin, nous nous livrerons à une simple analyse…»

L'ombre de Dupuis plane sur la presse métropolitaine : l’Hôtel de Ville du 2 décembre 1883, dans un article intitulé "la liberté au Tonkin", prend parti pour lui :

«Les affaires du Tonkin ne peuvent qu’amener des complications chaque jour plus graves, puisque le gouvernement tolère et même ordonne la politique de conquête du docteur Harmand.»

Le Voltaire dans un article du 16 décembre 1883, appuie Dupuis et son associé Millot, dans leur opposition à Harmand : " L’opinion générale est cependant que MM Dupuis et Millot ont beaucoup fait pour le Tonkin. " Le Clairon du 22 décembre 1883, s'engage vivement dans la polémique :

«… L’amiral Jauréguiberry a soutenu la thèse chère à la marine, et depuis, funestement épousée par M Harmand : constituer un grand empire colonial, administré directement par la Métropole et offrant une série illimitée d’emplois aux fonctionnaires de bonne volonté – Dieu sait si cette engeance nous fait défaut !… Ce qui règne là-bas, sur le fleuve Rouge, c’est le désordre dans toute sa beauté, c’est l’incohérence sans doute élevée à la hauteur d’un principe ; disons le mot c’est la folie car il paraît que M Harmand, dont le cerveau n’était pas déjà très solide auparavant, a eu plusieurs attaques caractérisées de démence. On les a bien entendu cachées au public, autant qu’on l’a pu, et l’on a bien fait. Cela n’empêche pas que l’on peut trouver étrange la faculté laissée à un tel homme de trancher pour ainsi dire despotiquement toutes les questions si graves qui se posaient au Tonkin. Cela donne une forte idée de la prudence avec laquelle le gouvernement a conduit toute cette affaire.»

On peut citer également le Gaulois et le Voltaire, du 31 mars 1884 ; le Lyon Républicain du 1er avril ; le Clairon et le Figaro du 4 avril 1884 ; le Temps, le National, l’Evénement et le Voltaire, du 5 avril ainsi que le Journal des Débats du 6 avril. Tous ces journaux produisent des articles favorables à Jean Dupuis et dénoncent l'action du Commissaire civil Harmand.

On comprend la méfiance initiale du Commissaire général civil pour recevoir un homme, pareil agitateur de presse, qu'il connaît d'ailleurs depuis sa participation à l'expédition de 1873, aux côtés de Francis Garnier ! D'ailleurs Jean Dupuis se rend lui-même compte que la conquête entreprise en 1883 est différente de celle menée en 1873. Aucune place n'est laissée à l'imprévu. Un civil, même de sa trempe, n'a plus la liberté d'intervenir dans le conflit, comme il l'avait fait lors de la prise de la citadelle de Hanoi le 20 novembre 1873.

Sa prise de position dans le conflit qui oppose l'administration à l'armée est révélatrice d'une attitude que l'on retrouve chez d'autres colons : privilégier l'un ou l'autre suivant les intérêts du moment. L'Avenir du Tonkin du 15 janvier 1885 fait ainsi part d'un télégramme du ministre de la Marine et des Colonies donnant au général de division commandant en chef du corps expéditionnaire, une autorité absolue sur tout le Tonkin. Jules Cousin, le rédacteur en chef du journal, est heureux de cette nouvelle :

«Le point capital pour nous, qui nous occupons que de la prospérité commerciale de notre nouvelle possession, c'est la remise des pouvoirs civils à M. le général commandant en chef le corps expéditionnaire. Il est bien naturel que celui qui a la lourde charge des opérations militaires ait tous les pouvoirs… Nous espérons, pour l'avenir de la colonie, que le général gardera longtemps les pouvoirs civils. A d'éminentes qualités militaires, le général joint une profonde connaissance de l'administration coloniale, et nous savons jusqu'où peut aller son dévouement lorsqu'il est gouverneur d'une colonie… C'est un grand bonheur pour le Tonkin d'être placé sous la direction de M. le général Brière de l'Isle [41]

En fait, ce qui satisfait le plus Jules Cousin, c'est le retour à Hanoi de la centralisation des pouvoirs et l'abandon de Hué comme lieu de décision. Le choix de Hué était en effet très contesté : les colons français invoquaient les lenteurs incontournables pour le traitement des affaires courantes. De plus, ils doutaient que le Résident général se rende exactement compte de l'esprit des populations du Tonkin, des besoins des Français et des aspirations des commerçants et des industriels. Le général Brière de l'Isle est alors crédité de l’indépendance qui est laissée à la colonie naissante, et les colons saluent sa démarche.

Pour occuper le terrain social, les commerçants et les colons disposent d'autres atouts que l'exploitation des querelles entre armée et administration. Leur petit groupe s'approprie des événements majeurs de la colonie, sans en être toujours à l'origine. Ainsi le premier bal organisé à Hanoi par le général Brière de l'Isle permet à tous de se retrouver. Pour l'Avenir du Tonkin, ce bal du 14 juin 1885 a été une "très brillante et très nombreuse réunion" [42] où se sont côtoyés les dames des fonctionnaires, un brillant état-major, les officiers des corps de troupe en garnison à Hanoi, Mgr Puginier, tous les membres de l'Administration civile de la Résidence, des Postes et Télégraphes, des Travaux Publics… Et si le buffet manquait de glace, l'excellente fanfare du 11ème bataillon de chasseurs à pied a fait entendre de brillants morceaux ; marches guerrières, airs de danse se sont succédés toute la soirée. Mais surtout : 

«…On nous assure qu'à l'avenir le Général en chef recevra tous les dimanches. Ces réceptions hebdomadaires, inaugurées par le général Brière de l'Isle, sont excellentes pour entretenir et cimenter l'union entre les différents membres de l'armée, des administrations et les colons civils.» [43]

De même, l'année 1885 est celle des premières représentations théâtrales au Tonkin. C'est l'occasion pour chacun de s'afficher et de marquer le territoire par sa présence. À Haiphong le 23 février, une troupe française donne une première représentation au café Vidal. Trois pièces en un acte y sont jouées : Croque-poule, La veuve aux camélias et La pluie et le beau temps [44]. Toute la ville y assiste. Le 16 mars, c'est au tour de la ville d'Hanoi de bénéficier de la présence de la troupe du couple Deschamps. Jules Cousin souligne la date, car "elle appartient désormais à l'histoire théâtrale de la ville de Hanoi" [45]. Le couple ouvre ensuite un café, rue du Lac, en attendant le moment propice pour monter une scène de théâtre [46]. Enfin, Julien Deschamps et son épouse créent le Cercle français sur le boulevard du Lac [47]. Cet établissement est le tout premier du Tonkin et il attire une nombreuse clientèle. Très vite, le Cercle devient un lieu incontournable. Tous les lundis, une soirée dramatique est donnée par les époux Deschamps pour laquelle on se dispute très vite les places. Puis les comédiens partent en tournée :

«Le Diario de Manille relate le succès à Manille de M et Mme Deschamps, propriétaires fondateurs du Cercle français et du théâtre de Hanoi. Nous sommes heureux de porter cette bonne nouvelle à la connaissance de nos compatriotes, mais nous gagerions bien que quels que soient les succès que peut remporter aux îles Luçon, le couple artiste, il ne sera jamais aussi regretté, après son départ de Manille, qu'il ne l'a été au Tonkin, et principalement à Hanoi [48]

La réputation de la petite troupe est vite remise en cause. Le 2 février 1886, le tribunal civil de Hanoi prononce la faillite du sieur Deschamps Julien, artiste dramatique, cafetier, restaurateur [49]. Finalement, il est condamné le 17 mars à deux ans de prison pour banqueroute simple [50]. l'Avenir du Tonkin conclut sur les péripéties de la troupe Deschamps qui demeure sans adresse connue :

«Nous lisons dans la chronique théâtrale du Saigonnais à propos des succès de l'acteur Deschamps « M Deschamps est trop connu du public saigonnais ». Il n'est aussi que trop connu du public de Hanoi où il a laissé un passif supérieur à 4000 piastres ; mais nous croyons savoir que les exploits de ce chevalier des colonies va bientôt prendre fin[51]

Hanoi n'entendra plus parler du couple. Mais l'impulsion est donnée et les troupes se succèdent dans les deux grandes villes du Tonkin. Hanoi et Haiphong prennent alors des airs parisiens.

À ces événements initiés hors du groupe des commerçants et des colons, s'ajoutent ceux qui lui sont propres. Aucun commerçant n'organise une fête personnelle. Le rang de chacun est encore trop fragile. Mais des sociétés se constituent et rassemblent tous les colons. La première d'entres elles est la Société civile de Secours aux blessés.

«Un groupe de Français, désireux de procurer aux blessés et aux malades de l'hôpital militaire de Hanoi et des places avoisinantes, les secours et adoucissements moraux et matériels que les règlements administratifs n'ont pu prévoir, s'est constitué en Comité et fait appel au concours des Dames et de tous les Français qui n'ont pas payé, au Tonkin, la dette du sang.» [52]

Bourgouin-Meiffre, de Montaignac et Cousin sont chargés de recueillir les adhésions. La Société civile de Secours aux blessés a pour vocation de rassembler les colons, mais il s'agit de répondre aux besoins des marins et militaires. En d'autres termes, ce n'est pas encore une association créée par et pour les commerçants et les colons. Quelques mois plus tard, en août, la Société de secours organise à Hanoi une soirée musicale et théâtrale au profit des soldats blessés et malades du Tonkin. Les buts de ce rassemblement sont atteints : trois mille cinq cents francs sont recueillis, et surtout la société coloniale s'affiche :

«L'assemblée est des plus choisies et nous constatons avec plaisir la présence des dames françaises de Hanoi : Mme Silvestre, présidente de la société de secours ; Mmes Guiomar et Bourgoin-Meiffre, toutes trois portant au bras le signe consolateur de la croix de Genève ; Mme Vassal, accompagnée de la toute charmante Mlle Vassal ; Mme veuve Beljonne, née de Beire, connue et respectée de tous sous le nom familier de mère de Beire, et dont la bonté de cœur et le dévouement sont devenus légendaires ; Mme Beljonne et sa sœur, Mlle Louise Terras ; Mme Paris, Mme Bernard, Mme Coutel, et la gracieuse Mlle Coutel. Nous saluons ici toutes ces dames, Françaises au cœur fort, qui n'ont pas craint d'abandonner la mère patrie pour accompagner, malgré les risques et les dangers de la guerre, leurs époux, leurs parents, leurs enfants. Honneur à elle !» [53]

Suit la naissance d'autres sociétés, cette fois des sociétés créées par et pour les colons [54]. Le 22 juillet 1887, un comité provisoire est chargé d'étudier le projet d'une constitution d'une société hippique. Parmi les membres du comité figurent James, négociant pour la Maison Denis frères et Chesnay colon et publiciste dans l'Avenir du Tonkin [55]. Une telle société apparaît comme indispensable aux yeux des colons, surtout après la journée du 27 mars, où une deuxième réunion hippique avait rassemblé tous les habitants d'Hanoi, mais aussi de Haiphong venus profiter de l'événement. Les tribunes offrent une nouvelle occasion pour les femmes des négociants de se montrer :

«Nous remarquons Mme et Mlle Boulanger, Mmes Bernhard, Kœnig, Coutel, Mlles Coutel, Mme Beljonne, Mlle terras, Mme Jeanning, Mme et Mlle Morel, Mme Huardel, Mlle Mehl, Mmes Schneider, Cousin, Dumas, Wibeaux et beaucoup d'autres dont nous regrettons de ne pas connaître les noms afin de pouvoir les citer ici.» [56]

En 1893, Hanoi comporte une société philharmonique, une société de gymnastique et un nouveau Cercle. En 1893, la ville de Haiphong compte également un Cercle et une société des courses, auquel s'ajoutent en 1896 la pédale haiphonaise et le cercle Le Banian. Les loges maçonniques sont présentes : à Hanoi en 1893, on trouve la Fraternité tonkinoise, et à Haiphong en 1895, l'Etoile du Tonkin. Autant de lieux pour structurer ce groupe de commerçants et de colons. Certains d'entre eux sont omniprésents. Parmi ceux-ci, les frères Schneider, l'aîné étant libraire et papetier et le second imprimeur ; Julien Blanc, pharmacien ; Ferdinand Daurelle, négociant ; les frères Guillaume, importants entrepreneurs…

Les Chambres de Commerce surtout, témoignent de la vitalité du groupe. Celle d'Hanoi compte parmi ces membres les frères Schneider ; Julien Blanc ; Antoine Lacaze, un des premiers négociants arrivés dans la capitale du Tonkin, depuis la Cochinchine ; les frères Guillaume ; Paul Leyret, entrepreneur ; Bourgoin-Meiffre ; Louis Kalischer, propriétaire du Bazar de Paris… Les mêmes noms reviennent d'une année sur l'autre. Certains d'entre eux animent la chronique mondaine de l'Avenir du Tonkin. Antoine Lacaze marie sa fille à un capitaine d'infanterie de marine, Roucoules. Mahé, Vice-Résident d'Hanoi, fait ce jour-là fonction d'officier de l'état civil. Son discours est révélateur :

«Laissez moi vous dire combien je suis touché de l'honneur d'avoir célébré une union où tout ce qui peut faire le bonheur de la vie se trouve si heureusement réuni. Je n'ai pour cela, en effet, Madame, qu'à songer à la situation des plus hautes et des plus honorables que M. Lacaze a su se créer en Cochinchine et au Tonkin ; je n'ai qu'à regarder, Monsieur, l'uniforme que vous avez l'honneur de porter. Dans ces pays lointains, auxquels nous nous attachons tant parce que nous y voyons flotter les couleurs françaises, n'est-ce pas un gage d'espérance et d'avenir que de voir se former des liens comme ceux qui vous unissent ?» [57]

Toute la population européenne d'Hanoi se trouve réunie à ce mariage : hauts fonctionnaires, officiers et colons sont heureux de témoigner leur amitié et leur estime pour la famille Lacaze.

Enfin, la composition des conseils municipaux est éloquente. Une commission municipale consultative est créée à Hanoi le 1er mai 1886. Huit de ses douze membres sont des commerçants ou des entrepreneurs : Bourgoin-Meiffre, Delmas, Lacaze, Lehman, Wehrung et Wibaux, négociants ; Leyret et Viterbo, entrepreneurs [58]. On y retrouve des noms connus… L'arrêté de la résidence d'Hanoi du 10 décembre 1887 nomme de nouveaux membres. Cette fois, la totalité des douze membres sont employé, commerçant, colon ou entrepreneur [59]. Il s'agit de Alavaill, voyer architecte ; Delmas, avocat ; Henry, directeur de la Banque de l'Indochine ; Vibaux, négociant ; Lacaze, négociant ; Leyret, architecte ; Fellonneau, agent des Messageries fluviales ; Debeaux, négociant ; Dumas, négociant ; Ernest Schneider, imprimeur ; Viterbo, commerçant ; et Henri Guillaume, également commerçant. En 1896, Lacaze, Blanc et Viterbo sont toujours conseillers municipaux, Antoine Lacaze étant même 1er adjoint. Les mêmes éléments peuvent être avancés concernant la ville d'Haiphong.

Parmi les membres des Chambres de Commerce et ceux des Conseils municipaux, une quinzaine de noms se retrouvent d'année en année, d'une instance à l'autre. En quelques années, certains commerçants et colons ont donc réussi à s'imposer durablement parmi les élites de la nouvelle colonie du Tonkin. Dans leur livre l'Indochine, la colonisation ambiguë, Pierre Brocheux et Daniel Hémery montrent que les diverses pressions nées au moment de la conquête de 1883 répondent aux intérêts coloniaux classiques. Ils citent ainsi l'administration gambettiste ; le négoce et le colonat de Cochinchine ; les affairistes au nombre desquels figure Jean Dupuis ; l'Armée et la Marine ; sans oublier le rôle des Missions. Cependant, les deux auteurs notent que :

«Ces pressions n'ont eu de succès que parce qu'elles apparaissaient comme des réponses à une problématique économique plus fondamentale… D'une part la colonisation de la péninsule a été le tremplin de l'expansion en Chine du capital financier français en voie de formation. D'autre part, l'Indochine a été dans la longue durée le lieu d'accumulation et de formations d'importantes fractions de ce capital financier, en particulier du puissant groupe de la Banque de l'Indochine.» [60]

Il ne faudrait pas pour autant oublier ces pionniers de la colonisation qu'ont été les commerçants et les colons français du Tonkin. Présents tout au long de la conquête à l’origine de laquelle ils jouaient un rôle capital, ils ont su se créer des occasions pour peser sur les orientations de la nouvelle colonie et s'y imposer comme un pôle incontournable.



 


Sources manuscrites

La Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne conserve un fonds Jean Dupuis, dont le manuscrit MS 432.

Les archives de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Marseille comportent quelques dossiers concernant l'Indochine, dont la cote MQ 54/39, chemise Tonkin.


Sources imprimées

Le Centre d'Archives d'Outre-Mer conserve sous la côte : "Bibliothèque AOM /30504/année", le journal L’Avenir du Tonkin.

Annuaire de l'Indochine française, 1890, conservé au Centre d'Archives d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence, références Bib/aom/A/39/1890.

Le Tonkin en 1893, Hanoi, 1893, 112 p.

Ferry J., Le Tonkin et la Mère-Patrie, témoignages et documents, Victor Havard éditeur, Paris, 1890, 406 p.

Gaisman Albert, L'œuvre de la France au Tonkin, la conquête, la mise en valeur, préface de J.-L. de Lanessan, Paris, F Alcan, 1906, 240 p.

Joleaud-Barral, La colonisation française en Annam et au Tonkin, Paris, librairie Plon, 1899, p. 52.

Millot Ernest, Le Tonkin, son commerce et sa mise valeur, Paris, Challamel et Cie, 1888, 277 p.

Vial P., L'Annam et le Tonkin, Bordeaux, Imprimerie Gounouilhou, 1885, p. 16.

Bibliographie

Brocheux P., Hémery D., L’Indochine, la colonisation ambiguë, 1858-1954, Paris, La Découverte, 1995, 431 p.

Devillers P., Français et Annamites, Partenaires ou ennemis ?, 1856-1902, Paris, Denoël, 1998, 517 p.

Fourniau C., Vietnam, domination coloniale et résistance nationale 1858-1914, Paris, Les Indes Savantes, 2002, 845 p.

Fourniau C., Trinh Van Thao, Le contact colonial franco-vietnamien, le premier demi-siècle (1858-1911), Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1999, 289 p.

Klein Jean-François, Ulysse Pila vice-roi du Tonkin, 1837-1909, Lyon, Éd. Lyonnaises d'Art et d'Histoire, 1994, 160 p. 

Meyer C., La vie quotidienne des Français en Indochine 1860-1910, Hachette, Paris, 1985, 298 p.

Nguyen Van Ky, La société vietnamienne face à la modernité, Le Tonkin de la fin du XIXème siècle à la seconde guerre mondiale, L’Harmattan, Paris, 1995, 436 p.

Mots clés 

Tonkin, Hanoi, commerçant, colon, entrepreneur, concessions, Jean Dupuis, Antoine Lacaze, Jules Bourgoin-Meiffre, Chambres de Commerce, cercles, associations, conseils municipaux.

Résumé

Parmi les Français du Tonkin à la fin du XIXe siècle, les commerçants sont absents des recherches historiques. Pourtant, le commerce a été une légitimation de la conquête. Les premiers commerçants sont arrivés avec la flotte de Jean Dupuis, explorateur du fleuve Rouge. Leurs activités sont variées : commerce en tout genre, gestion de concessions diverses, début de l’industrie…
Les premiers temps sont difficiles : la concurrence est rude avec les Chinois, les Anglais et les Allemands ; et le Tonkin est loin d’être pacifié. Pourtant certains réussissent rapidement et prétendent tenir leur rang dans la toute jeune colonie. Il s’agit de trouver sa place entre missionnaires, marins et fonctionnaires. Le groupe des négociants est très minoritaire. Son émergence sur la scène du pouvoir se fait par étapes : jouer des querelles entre l’Administration et la Marine, s’approprier des événements de la vie de la colonie, se constituer en Chambre de Commerce et en Chambre d’Agriculture, participer à la vie municipale…

Abstract

Among the French people who were living in Tonkin during the end of the 19th century, no research was done regarding the traders. However, conquest was legitimated by trading. The first traders arrived with the expedition of Jean Dupuis, an explorer of the Red river. Their activities were varied : all kind of trading, management of different type of leasing, beginning of the industry.
First it was a difficult time: concurrence was hard with the Chinese, the English and the Germans; and Tonkin area was far from being a peaceful place. However some succeed very quickly and wanted to keep up their positions in this young colony. They have to find their own place between missionaries, sailors and officials. There are very few of them but their influence is growing step by step : they take advantage of disputes between the administration and the sailors, they take for their own credits the social events of the colony, they set up chambers of commerce and chambers of agriculture, and they get involved in the city life.


__________________________________________________________________

[1] In Devillers P., Français et Annamites, Partenaires ou ennemis ?, 1856-1902, Paris, Denoël, 1998, p. 12.
[2] In Avenir du Tonkin, n° 20 du 25 juin 1885.
[3] Idem, n° 2 du 26 juin 1886.
[4] Idem, n° 6 du 24 juillet 1886.
[5] Idem, du 11 juin 1887.
[6] A Brebion puis Antoine Cabaton, Dictionnaire de bio-bibliographie générale ancienne et moderne de l'Indochine française, Académie des sciences coloniales, annales, tome VIII, Paris, Société d'éditions géographiques, maritimes et coloniales 1935, 446 p.
[7] Dossier conservé au Centre d’Archives d’Outre Mer sous la cote INDO GGI F 20 (6).
[8] In Avenir du Tonkin, n° 160 du 6 juillet 1889.
[9] Ouvrage collectif : Fourniau C., Trinh Van Thao, Le contact colonial franco-vietnamien, le premier demi-siècle (1858-1911), Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1999, 289 p.
[10] Brocheux P., Hémery D., L’Indochine, la colonisation ambiguë, 1858-1954, Paris, La Découverte, 1995, 431 p.
[11] Nguyen Van Ky, La société vietnamienne face à la modernité, Le Tonkin de la fin du XIXème siècle à la seconde guerre mondiale, L’Harmattan, Paris, 1995, 436 p.
[12] Meyer C., La vie quotidienne des Français en Indochine 1860-1910, Hachette, Paris, 1985, 298 p.
[13] In Meyer C., op. cit., p.62.
[14] Le Tonkin en 1893, Hanoi, 1893, 112p.
[15] GAISMAN Albert, L'œuvre de la France au Tonkin, la conquête, la mise en valeur, préface de J L de Lanessan, Paris, F Alcan, 1906, 240 p.
[16] Vial P., L'Annam et le Tonkin, Bordeaux, Imprimerie Gounouilhou, 1885, p. 16.
[17] Ferry J., Le Tonkin et la Mère-Patrie, témoignages et documents, Victor Havard éditeur, Paris, 1890, 406 p.
[18] Ferry J., op. cit., p.190.
[19] Joleaud-Barral, La colonisation française en Annam et au Tonkin, Paris, librairie Plon, 1899, p. 52.
[20] MILLOT Ernest, Le Tonkin, son commerce et sa mise valeur, Paris, Challamel et Cie, 1888, 277 p.
[21] Cette lettre datée du 12 janvier 1884 est conservées dans les archives de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Marseille, sous la cote MQ 54/39, chemise Tonkin.
[22] L’Avenir du Tonkin, 20 avril 1889, N° 149. Quotidien conservé au Centre d'Archives d'Outre-Mer sous la côte : "Bibliothèque AOM /30504/1889".
[23] Idem.
[24] In
L'Avenir du Tonkinn, 22 novembre 1885, n° 34.
[25] On trouve dans
L'Avenir du Tonkin du 1er janvier 1887 les renseignements suivants : la société en commandite "Kœnig, Wehrung et Cie" est formée entre MM. Kœnig, Wehrung et la maison Léopold Bing Fils et Gans pour l'exploitation de la maison de commission et d'importation pour l'Indochine, par acte sous seing privé, à Paris, le 25 juin 1885.
[26] In L'Avenir du Tonkin, 5 avril 1885, n° 12.
[27] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mai 1885, n° 17.
[28] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mars 1886, n° 48.
[29] In
L'Avenir du Tonkin, 1er janvier 1887.
[30] Il est difficile de donner un nombre précis : beaucoup de Français arrivent à Haiphong et Hanoi pour établir un commerce ou se lancer dans une exploitation agricole. Mais les morts sont nombreux et d'autres repartent après un premier échec. Arrivées, décès, départs se cumulent sans qu'il soit possible d'avoir un nombre fixe pour une période longue. Mais les annonces de la presse, divers fonds d'archives et les ouvrages d'époque permettent d'avancer le nombre de trois cents commerçants et colons comme plausible, même s'il reste à l'affiner sur des périodes successives courtes.
[31] In L'Avenir du Tonkin, 15 décembre 1884, n° 1.
[32] Annuaire de l'Indochine française, 1890, conservé au Centre d'Archives d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence, références Bib/aom/A/39/1890.
[33] A noter la disproportion entre le nombre de commerçants et de colons installés sur une longue durée et l'estimation précédente fournissant le nombre de Français tentant l'aventure.
[34] In
L'Avenir du Tonkin, 15 décembre 1884, n° 1.
[35] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432. Lettre de Jean Dupuis à M. E Bouchet, écrite depuis Haiphong, le 25 septembre 1883.
[36] Idem.
[37] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432. Lettre de Jean Dupuis à Mme Chalendard, écrite depuis Haiphong, le 6 octobre 1883.
[38] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432. Lettre de Jean Dupuis à M. Ferrouillat, écrite de puis Canton, le 16 octobre 1883.
[39] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432. Lettre de Jean Dupuis à M le comte de Chappeleine, écrite depuis Haiphong, le 8 novembre 1883.
[40] Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne, manuscrit MS 432.
[41] In
L'Avenir du Tonkin, 15 janvier 1885, n°4.
[42] In
L'Avenir du Tonkin, 15 juin 1885, n°19.
[43] Idem.
[44] In
L'Avenir du Tonkin, 25 février 1885, n°8.
[45] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mars 1885, n°11.
[46] In
L'Avenir du Tonkin, 15 avril 1885, n°13.
[47] In
L'Avenir du Tonkin, 15 juin 1885, n°19.
[48] In
L'Avenir du Tonkin, 10 décembre 1885, N°36.
[49] In
L'Avenir du Tonkin, 12 février 1886, N°42.
[50] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mars 1886, N°48.
[51] In
L'Avenir du Tonkin, 15 mars 1886, N°46.
[52] In
L'Avenir du Tonkin, 25 mars 1885, n°11.
[53] In
L'Avenir du Tonkin, 22 août 1885, n°25.
[54] Daniel Roche dans la France des Lumières, montre comment les liens sociaux se créent dans les sociétés savantes et dans les salons littéraires. Ces cercles dynamisent la sociabilité : "La société des salons est traversée par des luttes de distinction dont l’enjeu est d’abord le contrôle de la vie mondaine, ensuite de la vie intellectuelle". (Fayard, 1993, p. 399). Il en va de même pour les associations constituées par les négociants français d'Indochine qui s'imposent ainsi sur la vie publique.

[55] In L'Avenir du Tonkin, 30 juillet 1887, n°59.
[56] In L'Avenir du Tonkin, 2 avril 1887, n°42.
[57] In L'Avenir du Tonkin, 30 juillet 1887, n°59.
[58] In L'Avenir du Tonkin, 19 juin 1886, n°1.
[59] In L'Avenir du Tonkin, 17 décembre 1887, n°79.
[60] Brocheux P., Hémery D., op. cit., p. 41.


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